Chapter 1: First, you’re afraid to take the first step
Summary:
Oh, it’s so hard to find your place. I would never found mine, if I hadn’t seen your face.
New York City - Adrianne Lenker
Chapter Text
J’ai toujours su que trouver ma place dans ce monde allait être la plus longue quête de ma vie.
Heureusement que je suis bien accompagnée. Alix me scrute depuis l’angle du studio, elle attend impatiemment que je finisse mon coup de fil.
En dessous de nous se trouve la librairie de Michael. Je ne sais pas si elle a un nom, de toute façon, Alix et Charlie l’ont appelé "Michael's library". J’ai immédiatement souri en y entrant, comme si je rentrais dans une boutique féerique, tandis qu’Alix a lâché un petit cri d’excitation.
C’est marrant de la voir dans un environnement pareil. Habituellement, elle paraît minuscule quand on entre dans une pièce, contrairement à moi qui me sens à l’étroit quand un plafond est trop bas. Mais cette fois, tout est à sa taille. Même si je trouve ses étagères un peu trop étroites et son escalier étriqué, son charme est si particulier.
— Ali a oublié ses affaires dans l’aéroport alors qu’on venait à peine d’arriver. Heureusement qu’Andry l’a remarqué. C'est vraiment une tête en l’air, j’explique à mon père en lançant un regard accusateur mais rempli d’affection à la coupable assise près de la fenêtre.
— C’est pour ça qu’elle est si attachante. remarque mon père à travers le téléphone. Tu lui diras bonjour de ma part, et à son frère aussi… Il a l’air de réfléchir un moment, en réalité je ne connais pas très bien cet Andry.
— C’est normal, il a toujours voyagé. Avec ses études, il a eu accès à des cours à l’étranger et il a directement accepté la proposition.
— Et donc c’est à Dublin qu’il a rencontré…
— Charlie, c’est ça.
— Quelle chance de trouver un colocataire à l’étranger aussi tôt dans la vie, ça doit être super, je sens une once de jalousie dans sa voix.
— Ouais… je réponds, pensive. D’ailleurs, Charlie travaille dans un office du tourisme en tant que traducteur, il nous a déjà proposé plein de plans sympas. Quand je l’ai entendu parler français la première fois, j’ai cru entendre un vrai Français.
— Tu me donnes envie de voyager…, remarque-t-il dans un soupir nostalgique, j’espère que vous vous amuserez bien. Tu vas me manquer, ma fille.
— T’en fais pas, je reviens dans une semaine, ça sera pas long. Sinon, raconte-moi ton week-end avec maman…
Je tourne en cercle dans la pièce en écoutant la réponse de mon père. Je vois du coin de l’œil qu’Alix a quitté le studio, sûrement trop impatiente pour m’attendre.
Je la rejoins deux minutes plus tard, après avoir écouté le monologue du voyage de mon père sur la Côte d’Azur. Ma main glisse le long de la rampe longeant les escaliers. Le bois est sombre et doux et me donne l’impression d’être une princesse descendant de sa tour.
Les yeux et les cheveux clairs de Charlie sont éclairés par une lumière chaude qui réfléchit sur les murs. Il est comme une lumière qui nous guide dans le noir. Ces mots sont bien choisis car Charlie a véritablement été notre sauveur pour ce voyage. C’est grâce à son grand-père, le fameux Michael, qu’on a pu se faire loger à Dublin. Cerise sur le gâteau, Michael est adorable, il nous a fait un prix pour la location de son loft à l’étage.
L’atmosphère est parfumée par l’odeur d’anciennes bougies à la citrouille, un mélange de bois chaleureux, l’odeur de la ville et du fleuve. Des décorations d’Halloween sont déjà présentes un peu partout dans la boutique, ça ajoute de la couleur à la monotonie du nuancier des meubles.
Contrairement à Alix, Charlie paraît immense dans la boutique. Il est chic, le haut de sa chemise est légèrement déboutonné bien qu’il ne fasse pas très chaud dehors.
Il discute avec son grand-père et Alix, dont les cheveux noirs tressés en fines nattes lui arrivent jusque dans le bas du dos. Elle s’était agacée quand elle m’avait raconté qu’elle avait choisi de trop longues extensions, elle se les attache constamment avec une grosse pince sur le haut du crâne depuis.
Puis il y a Michael, qui n’est ni grand ni petit. Tous ses cheveux sont gris, presque blancs, de même que sa barbe, ni longue ni courte elle non plus. Je pense sur l’instant qu’il est heureux mais fatigué, bien qu’il ait 65 ans. 67 ans ? Il a peut-être l’âge de prendre sa retraite.
Je suis obligée de me tordre le cou pour voir la librairie dans son intégralité, plein de livres sont installés en hauteur et des petites échelles sont à disposition pour chercher les ouvrages les plus éloignés. Ça m’étonne que Michael travaille dans un endroit pareil, j’espère qu’il n’a pas trop mal au dos.
J’adorerais monter ces échelles à longueur de journée si c’est pour lire, vendre ou parler de littérature. Je sais que je n’ai pas lu assez de livres dans ma vie pour me considérer comme une fervente lectrice, mais l’idée d’une carrière littéraire me trotte en tête depuis des années.
Je regrette constamment de m’être orientée dans la médecine. Je me rappelle de la figure imposante de ma mère qui m’aidait à rentrer mes vœux. Elle est gentille, elle est ma mère. Mais pourtant, elle n’a jamais vraiment compris ce que je ressens. Elle n’a jamais vraiment fait l’effort de me comprendre. Elle a été compréhensive quand je lui ai dit que je voulais prendre une année sabbatique, mais je savais bien qu’elle gardait pour elle sa déception envers moi.
La médecine c’est son domaine, c’est elle qui voulait que j’en fasse ma vie. Le comble, c’est que je n’ai même pas réussi à garder le rythme et à valider ma première année… c’était ma mère la plus dépitée dans l’histoire.
Heureusement qu’Alix était là pour moi quand ma propre mère ne l’était pas.
Je descends les dernières marches de l’escalier, souriant à l’idée d’être aussi éloignée de la France. C’est comme si ça confirmait que je suis bel et bien une adulte… enfin, bon. C’est pas très important.
— Morgane ! S’exclame Alix en me remarquant. J’adore voir un sourire sur cette bouille bredouille. Elle rigole parce que "ça rime !". Bref, tout à l’heure on va manger avec Andry et Charlie au restau’, ça te va ? Elle trépigne, absolument impatiente de visiter Dublin.
Charlie écoute toujours nos conversations très attentivement, c’est comme s’il était toujours en train de tout traduire dans sa tête. Il m’a l’air très intelligent, comme si son cerveau était une machine à gaz.
— Grandpa’, would you like to come as well ? Ce dernier demande avec un accent dublinois très léger en comparaison à celui de son grand-père.
— I’m alright. I have to eat with Monica, you must know her… répond donc le concerné avec son accent fort, trop difficile à comprendre pour moi. La fin de la phrase m’échappe.
Maintenant que j’ai parlé avec des vrais anglophones, je réalise que mon niveau d’anglais est très mauvais… en France, ça engendrait quelques mauvaises notes. Ici, ça m’empêche complètement de communiquer.
Ali, elle, a un bon niveau. À sa fac de communication, elle a continué les cours d’anglais. À côté d’elle, j’ai à peine gardé mon niveau de troisième. Elle n’a fait que parler pour moi depuis qu’on est arrivées, je n’ai pas envie qu’elle ait à me traduire pendant tout le séjour.
C’est pour ça que j'écris une liste d’objectifs dans l’avion :
- Idée principale : me reposer mais quand même m’améliorer en anglais (même si les deux ne vont pas ensemble).
- Parler avec des anglophones.
- Lire des livres en anglais.
- Trouver un but dans la vie (optionnel).
On se retrouve donc tous, Andry, Charlie, Alix et moi pour manger dans un petit restaurant.
Je vais pouvoir mettre en place la première étape de mon plan pour un niveau d’anglais parfait, avec l’aide des colocataires.
Après que nous nous soyons attablés, et après que j'ai posé toutes mes questions sur des cours d’anglais pas trop chers, des astuces ou des techniques, Charlie me conseille :
— Je pense que la meilleure solution pour toi, c’est de parler avec le plus d’anglophones possible.
— Ouais ! Tu pourrais parler avec des clients de la librairie de Michael un de ces jours, renchérie Andry.
Cette idée me noue l’estomac. Ça doit être tellement stressant… il n’y a qu’Andry ou sa sœur pour réussir à le faire sans problème. Je sais déjà que c’est la meilleure manière de s’améliorer dans une langue, mais pas pour les gens comme moi.
Il fait presque nuit quand on rentre de notre visite du centre ville. Les deux colocataires sont repartis chez eux en tramway et Ali et moi faisons le trajet du retour à pied. Presque arrivées dans la rue de la librairie, on remarque un pub traditionnel Irlandais à la façade entièrement éclairée.
Alix voulait absolument tester un de ces bars aux murs rouges et attrape-touristes.
— En plus c’est animé ! Faut qu’on teste avant de retourner au studio, viens ! s’exclame-t-elle en s’approchant de la grande porte d’entrée.
Des bruits sourds retentissent contre les vitres. Il y a un match de rugby ce soir…
En entrant, un brouhaha et un mélange d’odeurs de transpiration chaude et de bière nous englobent. La lumière chaleureuse et tamisée m’aide à m’apaiser mais tout de même, je ne suis pas fan des foules.
Des rires retentissent et les gens boivent, trinquent et trépignent. Tous les yeux sont rivés sur le grand écran accroché en hauteur où est diffusé le match.
On s’assoit près du bar, l’endroit le moins bondé du pub. Mon amie commande une bière et une grenadine. Je ne suis pas non plus fan de l’alcool.
— Je reviens, je vais aux toilettes, bouge pas.
— Ali, me laisse pas… Mais sa silhouette quitte mon champ de vision.
Je regarde autour de moi, tout le monde a un verre à la main et discute, du moins s’il n’est passionné par ce qu’il se passe à l’écran.
Je remarque un vieux chien endormi derrière le comptoir et un grand jeune homme aux cheveux parfaitement roux en train d’essuyer tranquillement les verres, nullement préoccupé par l’agitation dans le reste de la salle. J’arrive à discerner une très légère musique d’ambiance malgré tout le bruit.
Soudain, l’équipe au maillot vert marque un point. Le pub explose de joie et d’excitation. Tout le public crie et saute. Mon pouls s’accélère. Ils se dispersent dans le pub et se rapprochent du bar, je décide de rejoindre Alix aux toilettes.
Je me lève et commence à peine à marcher que je bouscule un homme ivre et sa bière. Cette-dernière tombe avec fracas au sol. Personne ne se retourne, a part le serveur qui nettoyait ses verres. Je le vois quitter le bar, l’air exaspéré. Il m’articule des mots, mais en plus de ne rien entendre, je ne comprends pas. Ses sourcils se froncent encore plus quand il comprend que je ne suis pas d’ici, alors il s’adresse à l’homme à ma droite.
Mon cœur se serre quand il repart vers le bar avec des pas lourds. Je me sens mal d’avoir gâché la soirée de deux personnes en même temps. Je veux repartir d’ici le plus tôt possible.
Le jeune homme revient avec une nouvelle bière, le donne à l’Irlandais qui lui lâche un sourire et retourne dans la foule. L’employé, toujours avec son air agacé, se presse de retourner à son poste derrière le comptoir.
En prenant mon courage à deux mains et en repoussant toutes les petites voix dans ma tête, je parviens à l’interpeller.
— Excuse me, I'm- I’m sorry for the glass… I- I will… pay you.
— I’m sorry, what ? Ses sourcils se froncent, il n’entend rien à ce que je lui dis.
— The glass. I want to pay. J’ajoute, plus fort, en faisant des gestes idiots.
— Oh, don’t worry about the beer… I mean, il prend un ton beaucoup plus lent et hausse la voix afin que je comprenne, you don’t have to pay for the glass, it happens, I am used to it.
Cette fois ci, je comprends tout.
— How many money ? I can… putain. Pay, five…euros. Je cherche mon porte-monnaie dans mon sac.
— What ? Sorry I can’t hear you. Keep your money, it’s alright.
Il le crie presque, probablement complètement énervée de la touriste et son fichu accent français.
C’est seulement maintenant qu’Ali décide de revenir, je la regarde, désespérée. J’ai cru qu’elle n’allait jamais revenir. Son regard alterne entre le serveur et moi, la main dans mon sac à la recherche de cinq euros.
Heureusement qu’elle est perspicace, elle se presse de me rejoindre pour m’aider.
Après quelques minutes de discussion entre le serveur et mon amie, que j’ai regardé de loin en ne comprenant qu’un mot sur trois, elle m’annonce qu’on peut s’en aller. Elle a payé ma grenadine et sa bière en soufflant du nez, on ne les a pas bu.
Elle récupère sa veste et on ressort enfin du pub. Une vague de fraîcheur nous traverse. On lâche un immense soupir coordonné avant de reprendre le chemin du retour.
— Le serveur en pouvait plus. Mais aussi, t’as vu tout ce monde ? Il m’a dit que c’était bon pour le verre, me rassure-t-elle, ça arrive tout le temps et il avait du mal à te comprendre…
Je la regarde avec les sourcils froncés de dégoût, de regret, de douleur, n’importe quoi d’autre, alors que la scène avec le serveur repasse en boucle dans ma tête… la honte.
J’espère que le serveur, lui, ne l’a pas trop mal vécu. Finalement, je n’ai même pas pu rembourser le verre… Je souffle de nouveau. Il est hors de question que je remette les pieds dans ce pub, ou que je croise à nouveau ce serveur ou n’importe qui présent dans ce bar.
Je dois paraître dramatique, mais devenir le cliché de la touriste en vacances à Dublin me donne juste envie de fuir ce pays.
Michael nous a laissé un trousseau de clés afin qu’on ait accès à la librairie, à la réserve où sont stockés d’autres livres et à l’appartement de l’étage. Après cette longue première journée, on s’endort immédiatement.
Un bruit de circulation en centre-ville me réveille doucement. Je vois sur mon téléphone qu’il est presque 10 h. Immédiatement après, je remarque un message que m’a envoyé Alix il y a 30 minutes.
Je suis sortie accompagner Michael chez Monica, tu sais, il en parlait hier. T’inquiète pas, la librairie est ouverte mais Michael a dit que qqn s’en occupait. On rentre dans une petite heure. À tout !
Je pose lourdement mon téléphone sur le matelas, puis regarde le plafond pendant un moment.
J’ai rêvé du pub cette nuit. Je me retrouvais de nouveau là-bas et tout le monde présent dans le bar me pointait du doigt. J’essayais de trouver un endroit où me cacher mais je n’arrivais pas à me déplacer.
Je me frotte les yeux et repense au message d’Alix. Quelqu’un tient la boutique ?
Ça doit être Charlie, non ? Ça pourrait être n’importe qui… et Ali me gronderait si je n’allais pas dire bonjour. Je me redresse sur le matelas en lâchant un long bâillement. Ça faisait longtemps que je n’avais pas autant bougé.
Après m’être douchée et m’être appliqué une fine couche de mascara pour me sentir plus présentable, je décide de descendre.
Je marche à nouveau dans les escaliers étroits de la librairie, qui me sont maintenant un peu plus familiers. Arrivée au rez-de-chaussée, je cherche la personne s’occupant de la librairie. Le local n’est pas grand, je vais bien finir par la voir, pourtant tout est vide.
Tout à coup, j’entends un énorme fracas venir de la réserve. Je devrais aller voir ? Arrête de penser, Morgane, bien sûr qu’il faut que j’aille voir !
Je cours vers la porte d’où s’est échappé le bruit. J’ouvre grand la porte et aperçois une silhouette de dos, qui n’a pas entendu mon intrusion dans la pièce.
Une carrure bien plus grande et large que la mienne. Des boucles parfaites et rousses ardentes, puis un pull bleu complémentaire à sa couleur de cheveux.
Après l’avoir analysé pendant ce qui me semblait être un long moment, je remarque la planche en bois qu’il tient entre ses mains.
— Euh, bonjour… Vous avez besoin d’aide ? Je demande avant de me rappeler que personne ne parle français ici.
Il se retourne et se redresse lentement. Il est encore plus grand que je ne l’imaginais. Cette silhouette me rappelle vaguement quelqu’un mais je n’y pense plus quand son regard croise le mien.
Des iris d’un bleu-vert profond… que je reconnais d’hier soir.
C’est le foutu serveur devant qui je me suis ridiculisée.
Chapter Text
Je sens immédiatement mon visage s’empourprer de honte.
— Hi…, commence-t-il, assez perplexe. Sûrement car il me reconnaît de la veille et que mon visage s’approche plus du rouge que du beige.
Je ne réponds rien en retour, mes sourcils restent froncés. Comment est-ce possible qu’il travaille ici ? Une mauvaise étoile me suit depuis que je suis arrivée à Dublin, c’est certain.
L’étroitesse de la librairie devient étouffante, mes pensées s’enchainent, il faut que je bouge. Je quitte alors la réserve et me précipite à l’étage pour récupérer les 5 euros que je lui dois. Peu importe si c’est idiot, je veux le rembourser. Avec un petit billet froissé serré dans le poing, je dévale les escaliers et ouvre une seconde fois la porte.
Je lui tends l’argent, essoufflée d’avoir monté trois marches, tandis qu’il me regarde dans l’incompréhension.
— The money… for the pub.
Mon bras commence à être fatigué mais je ne laisserai pas tomber d’aussi tôt. Je me rends compte que même s’il voulait récupérer cet argent, ses mains sont prises par cette planche qu’il soulève depuis tout ce temps.
— Keep your money, I already told you, it’s okay, répond-t-il plus froidement que je ne m’y attendais.
Je ne trouve rien à lui dire, je me contente de ranger le billet dans ma poche après un soupir.
— Do you need help ? Je lui demande enfin, en pointant ce qu’il a entre les mains.
— Um, yeah… I broke a shelf, as you see, il dit ça en me montrant ce que je suppose être la "shelf", qui s’avère être une étagère. C’est donc ainsi qu’on apprend la langue en parlant avec des anglophones, on se laisse guider par leur vocabulaire.
Je commence donc à l’aider comme je peux, il essaie de me donner des instructions en anglais et j’essaie de le comprendre. On parvient à replacer la planche courbée à sa place, même si on a seulement réussi à la poser sur les vis abîmées et rouillées par le temps.
J’observe notre raccommodage, adossée contre le mur opposé. Le serveur me rejoint et se pose à ma droite.
On s’en est bien sortis. Ses instructions étaient claires et j’espère seulement ne pas avoir été trop maladroite cette fois. Je jette des regards à l’Irlandais qui est toujours silencieux. Je ne sais pas s’il travaille tous les jours ici. Si c’est le cas, je réussirai bien à le rembourser avant la fin de la semaine.
— What’s your name again ? Il me sort de mes pensées, j’ai à peine le temps de réfléchir à une réponse qu’il continue, sans me regarder.
Sorry, you haven’t told me your name yet, puis ses yeux se posent sur moi. Je ne sais pas si c’est le fait de parler avec un Irlandais qui me stresse autant ou bien…
I’m Aidan. I work here, some days a week.
Aidan.
Aidan. Aidan. Une voix le récite en boucle dans un coin de ma tête. Ça lui va bien.
— My name is Morgane, je lui réponds la seule phrase en anglais que je connais par cœur, je ne bégaye même pas. Les yeux d’Aidan s’écarquillent à l’entente de ces quatre mots enchaînés à la perfection.
Il me sourit et ouvre à nouveau la bouche quand la clochette de la porte d’entrée retentit. Mon attention se détourne de notre discussion et le silence qui nous accompagnait disparaît.
Je sors en première de la réserve et vois Alix et Michael en train de traverser le pas de la porte. Sauvée par le gong ! Bien que, cette discussion, je l’avoue, n’était pas si désagréable.
Je m’approche d’Alix à la recherche d’une ancre dans cette ville dépourvue de francophones. Elle me fixe bizarrement et alterne son regard entre Aidan et moi. Elle s’approche doucement et me chuchote comme si quelqu’un dans la pièce pouvait nous comprendre :
— Morgane, c’est le serveur du bar ! Bien vu, Sherlock… Tu lui as donné l’argent ?
Je lui réponds que c’était impossible, en rigolant au fait qu’elle ait pensé comme moi.
— Il s’appelle Aidan, il travaille à la librairie de temps en temps, je lui marmonne ensuite.
Elle se recule et me regarde la bouche entrouverte.
— Vous avez discuté et t’as compris ce qu’il a dit ?! Je suis tellement fière de toi !
— Arrête d’exagérer comme ça… On s’est juste adressé trois phrases et on a raccommodé une étagère dans la réserve.
— Wouah ! Morgane, tu m’impressionnes !
Alix est souvent ironique, mais je ressens que dans le fond, elle est réellement fière de moi.
On était chez Monica, celle qui tient le café d’en face, on devrait y boire un coup avec Andry et Charlie dans la semaine, le temps va vite passer.
Puis elle monte à l’étage, me laissant entourée d’Irlandais. Heureusement ils commencent à parler entre eux, pendant que je m’intéresse aux livres qui m’entourent.
— Any customers this morning ? People usually enjoy reading in October, it's romantic.
Le nombre de pages présentes dans ces étagères déstabilisera toujours autant. Oh ! Ça fait des années que j’ai envie de lire ce livre. Si seulement il n’était pas en anglais.
…that girl entering the bookshop last week, you two seemed close. Is she a friend of yours…
J’écoute la discussion qui se passe derrière moi instinctivement, même si la moitié des phrases m’échappent.
Je relève seulement qu’Aidan n’est pas très à l’aise. Nos regards se croisent juste à ce moment, puis il retourne à sa discussion.
— So, tell me about Morgan… My bad, is it Morgan ?
Je continue à le regarder, mais un silence commence à être long. Soudain je me rends compte qu’il s’adressait à moi.
Is your name Morgan ? répète-t-il.
— It’s Morgane, j’accentue le r à la française.
— So, what’s Morgane doing here ? I believe she doesn’t even speak English…
— I understand ! Un peu… Pourquoi ai-je dit ça, je n’ai rien à prouver à personne.
— Well, il n’est clairement pas convaincu. Je vois à l’expression de Michael qu’il ne l’est pas non plus.
J’arrive pas à croire que je me ridiculise de nouveau devant des inconnus.
Alix m’avait déjà dit que je devais plus souvent sortir de ma zone de confort, car qui ne tente rien n’a rien. Je ne tente jamais.
Devoir communiquer en anglais est basé autour de ça, si je veux me faire comprendre, il faut que je sorte de ma zone de confort. Même si Aidan ne le remarque pas à voix haute, il est toujours mal à l’aise quand je lui parle.
Je n’arrive pas à me sortir ça de la tête quand je dois parler anglais. Ou bien parler tout court.
Notre "discussion" s’arrête quand Ali descend de l’étage au téléphone, en parlant aussi fort que d’habitude, c’est-à-dire très fort. Elle partage à Andry notre programme du jour et lui propose de venir boire un café et manger un morceau avec Charlie.
Elle raccroche, un sourire au visage.
— Does anyone would like to join us ? We’re going to eat breakfast at Monica’s.
Michael répond le premier.
— I just went to Monica’s, I'll just keep an eye on the bookshop. Aidan, you should get some fresh air, I can manage the books alone.
Le concerné s’étonne.
— I don't want to be a bother-
— You won't be ! You already know my grandson Charlie, right ?
Sans un mot de plus, le serveur accepte.
Voici comment je me suis retrouvée à manger un petit déjeuner avec ma meilleure amie, son frère, son coloc’… et le rouquin qu’on a rencontré il y a quelques minutes.
Le café de Monica, nommé The Nightingale, est très charmant. Un petit café à la décoration assez moderne et chaleureuse. On s’installe à cinq à une table vide, les colocataires à côté de moi sur une banquette, mon amie et Aidan en face de nous, installés sur des chaises.
Une serveuse vient rapidement prendre notre commande.
J’attends patiemment que la discussion entre Charlie, Alix et Aidan en anglais se finisse, je remarque alors les tâches de rousseur sur le visage d’Aidan. C’est la première fois que j’en vois autant sur un visage. Ses yeux sont émeraude, accompagnés de cils que n’importe quelle fille pourrait envier.
Soudain, je sens son regard sur moi. Un regard trop lourd à supporter, comme s’il portait encore des reproches concernant la veille. Mes yeux se rivent sur la table, puis mes couverts, puis mes mains…
La serveuse revient avec nos boissons et mon petit déjeuner. Elle dépose un cookie et un chocolat chaud devant moi. Ça fait un moment que j’ai arrêté le café car son goût me rappelle les devoirs de médecine à finir à 3 heures du matin. Rien que d’y penser me remémore des souvenirs désagréables et un goût amer sur la langue.
Je commence à grignoter et à boire lentement mon chocolat. En face de moi, Aidan n’a rien pris à manger, seulement un café américano.
Je n’arrive pas à suivre les conversations alors je me laisse divaguer dans mes pensées, jusqu’à ce que des phrases en français se glissent dans le brouhaha de mots anglais.
— Tu peux me donner un bout de ton cookie ?
Je relève enfin ma tête pour voir tout le monde me regarder. Après quelques secondes, je tends en silence un morceau de mon cookie à Ali qui me sourit.
— Andry, Charlie, je vous donne un bout aussi ? Ces derniers refusent poliment. Puis je me tourne vers Aidan.
Par déduction, il comprend ce que je lui dis et approche sa main pour récupérer sa part du biscuit.
J’allais retourner à mon café et ne plus parler pour les dix prochaines minutes quand Andry entame une conversation en français, il était temps.
— Ça serait une bonne idée d’aller pique-niquer ce midi ! On est déjà allé se balader au St. Stephen’s Green une fois, le parc est super beau. On pourrait même nourrir les canards, propose-t-il, enthousiaste.
Son colocataire continue.
— C’est un parc assez touristique, mais pas grand monde reste manger le midi. Plein d’évènements historiques se sont passés là-bas, ça me ferait plaisir de vous raconter tout ce que je sais !
Tout le monde acquiesce pour venir, sauf Aidan, qui avait les sourcils froncés tout le long.
Je souris. C’est donc à ça que je ressemble quand j’essaie de comprendre les conversations. En réalité, il est juste comme moi.
Les autres sont tous bilingues, les égoïstes… et ça m’embêterait que l’on parle français pour m’aider afin qu’Aidan ne comprenne rien pendant ce temps-là. D’ailleurs, ce dernier se manifeste enfin.
— Do you guys want to eat in St. Stephen’s Green ? A-t-il réussi à déduire tout ça ? Il est rusé.
— Come on, join us ! S’écrie Ali.
— I don’t work at the bookshop this afternoon, but I have a rehearsal with my band, so I'll have to pass.
Alix souffle de déception.
— Wow, you're in a band ? Reprend Andry.
— Yup ! With some friends. We play in pubs and bars. You should come see us sometime ! Il dit ça avec plein d’entrain, un sourire affichant la fierté de son "band".
— Do you play rock ? lui demande Alix, passionnée.
— Absolutely ! I'm on bass and sometimes on guitar.
La basse lui convient parfaitement, la carrure et les mains. J’adorais aller voir son groupe en concert avant la fin de la semaine pour un peu d’adrénaline.
Après qu’Aidan et moi ayons échangé des sourires à chaque fois que le groupe changeait de langue et après que tout le monde ait fini sa boisson, nous sommes sortis du café. Les colocs se sont organisés pour nous retrouver au parc avec une partie du repas.
Une cliente se trouve seule dans la librairie quand on y entre. Je suis obligée de lever la tête pour apercevoir Michael en haut d’une échelle.
Alix aborde la cliente tandis qu’Aidan demande à son employeur de redescendre. J’arrive à voir qu’il a récupéré le livre qu’il lui fallait et qu’il entame la descente des barreaux quand l’échelle vacille.
— Attention ! Je préviens les autres en me précipitant pour la retenir. Mes mains s’élancent mais Aidan est plus rapide. Je le rejoins en soutien et l’échelle se stabilise.
Tout le monde se regroupe autour du grand-père qui pose enfin le pied à terre.
— Sorry, I’m fine, I just got scared of the height… Jaysus, I’ve got to sit down for a bit…
Puis le serveur l’accompagne s’assoir dans un fauteuil d’un coin de la librairie. Mon cœur ne s’est toujours pas calmé.
J’aimerais rester ici plus longtemps pour les aider à rénover ces échelles tordues et ces étagères branlantes. Il y a tant de choses à faire ici et si peu de mains pour l’accomplir. Je ne me suis toujours pas fait à l’idée que ce séjour ne dure qu’une semaine.
Chapter Text
Le parc est encore très vert pour le mois d’octobre. Andry et Charlie s’amusent avec des canards au bord du lac pendant qu’Ali et moi sommes allongées au sol. L’herbe me caresse le visage et le vent souffle dans les arbres, des enfants rigolent au loin et la vie paraît si paisible.
Je regarde les nuages et un léger rayon de soleil d’automne éclaire les cheveux d’Alix.
— Tu crois qu’ils sont plus que potes ?
— Ton frère et Charlie ?
— Évidemment mon frère et Charlie.
Ce n’est pas dans son habitude de me répondre froidement. Je me redresse pour la regarder.
— Tu vas bien ? T’as l’air en colère… Elle reste allongée à côté de moi les yeux fermés, mais les sourcils froncés.
— Pardon, c’est juste que… Andry m’aurait dit s’ils étaient en couple, non ? On se disait tout, avant qu’il parte en Irlande.
Dans ce genre de situation, la meilleure chose à faire est de l’écouter.
Je les ai vus se tenir la main au café ce matin… Pourquoi est-ce qu’il m’a rien dit ? Et il était silencieux, beaucoup plus que d’habitude, et j’ai peur que… elle s’arrête d’un coup pour me regarder, toi tu me dis tout, hein ?
Je ne lui cache jamais rien, mais récemment c’est vrai qu’on a moins discuté à cause du voyage.
— À vrai dire, hier, j’ai envisagé l’idée de travailler à la librairie avec Michael avant qu’on reparte en France. Je sais qu’on a pas beaucoup de temps mais il m’a l’air si seul, j’aimerais lui offrir mon aide…
— Tu peux rester ici aussi longtemps que tu veux. Tu as pris une année de césure pour profiter de la vie en dehors des études, alors profite à fond. Tu sais que je te soutiendrai dans tous tes projets, Morgane.
J’affiche un sourire dans le but de la remercier de toujours trouver les bons mots. J’ai souvent l’impression de ne pas lui rendre la pareille.
— Tu sais, Andry n’est sûrement pas prêt à t’annoncer tout ce qu’il se passe dans sa vie. Laisse-lui un peu de temps.
— Mais ça doit faire des années qu’ils sont ensemble ! Il faut bien qu’il me le dise un jour !
— Ali… mets-toi à sa place.
Je réalise rapidement qu’Alix est à l’opposé de son frère dans ce domaine-là.
Ouais, non. Oublie ça.
En parlant du loup, Andry nous rejoint pour récupérer des morceaux de pain. Alix met de côté notre discussion et attire l’attention de son frère, certainement pour lui rappeler que sa petite sœur est en voyage ici rien que pour lui mais qu’il préfère passer du temps avec son copain plutôt qu'avec elle. Oui, c’est très précisément pour ça.
— Tu sais que les canards ne devraient pas manger de pain ?
— Merci Ali, mais on a rien d’autre pour le moment, il ne dit pas ça de manière froide mais juste assez ironique pour agacer sa sœur.
Vous devriez venir voir, ils sont super mignons.
Puis il repart retrouver sa chevelure blonde.
— Il va finir au fond du lac s’il continue comme ça, elle claqua sa langue au palais en se relevant.
On les rejoint sur un banc près de l’eau. Les canards pataugent en silence, leurs plumes oxydées font remuer l’eau et déplacent les petits morceaux de pain que je leur jette. Bien que j’adore habituellement le calme, c’est un moment étrangement silencieux que l’on partage tous ensemble.
Je comprends Alix quand elle dit que son frère est plus silencieux que d’habitude. Je l’avais déjà rencontré quelques fois avant qu’il ne parte en voyage et il était impossible à faire taire. Il avait toujours une anecdote à raconter et des blagues à faire. Peut-être que l’Irlande l’a rendu plus mature ? De toute façon ce n’est pas du tout mes affaires. J’ai toujours eu tendance à trop m’immiscer.
— Hello again, boys !
— Chut Alix ! Tu peux pas te permettre de crier comme ça, rétorque son frère, grimaçant.
— T’étais plus drôle en France, répond-t-elle, condescendante.
Andry lève les yeux au ciel avant de nous laisser entrer dans leur appartement.
On est déjà venues ici pour le premier soir et heureusement qu’ils ont passé un coup d’aspirateur cette fois. Ils ont même accroché des guirlandes sur le balcon et installé les coussins avec minutie sur le canapé.
La salle de vie et la cuisine sont reliées, il y a seulement la salle de bain et la chambre à part. Une voix dans ma tête n’arrête pas de se demander s’il y a deux lits dans cette chambre. Alix m’a contaminée.
— Vous allez voir, les galettes de pomme de terre de Charlie sont les meilleures.
— Oh, shut up, will you ? réplique Charlie depuis la cuisine.
C’est vrai qu’ils ont l’air d’un vieux couple.
En effet, les galettes étaient délicieuses.
Après s’être goinfrées, on est rentrées assez tôt vers le centre-ville. On a pu parler du prix des loyers à Dublin, je n’en croyais pas mes oreilles. Je me rends compte à quel point notre studio en centre-ville doit valoir une fortune.
Ça me fait me demander si Michael accepterait de me loger si je travaillais pour lui. C’est si gentil de sa part de nous faire un tel prix pour la semaine, mais ça m’embarrasse de ne rien lui donner en retour. Lui offrir mes services pour m’alléger la conscience et soulager la charge de travail de Michael, ça serait gagnant-gagnant, pas vrai ?
— C’est pas si con comme idée, remarque Alix après avoir écouté mes explications, mais ça veut dire qu’il faut que tu communiques en anglais.
— Ouais… au moins ça me forcerait à aller de l’avant.
— Si tu veux que ton plan prenne forme, elle le regarde droit dans les yeux, tu vas aider Michael à la librairie demain matin.
— Mais t’es sûre que-
— C’est oui ou non ?
Je regarde mes mains pendant quelques secondes, comme si elles allaient m’aider à prendre une décision.
— Oui, je réponds tout bas.
— Imagine que je suis une vieille cliente. J’ai rien entendu, là !
— Yes ! je m’exclame en retour, un grand sourire aux lèvres.
Je me réveille le lendemain avec une boule au ventre. Qu’est-ce qui m’a pris de vouloir sortir de ma zone de confort ?
Le studio est éclairé par la douce lumière du matin. Une rumeur urbaine provient de la rue, mais rien ne peut perturber le silence qui nous enveloppe dans cet appartement. Je n’entends pas beaucoup de bruit venant du rez-de-chaussée. Il faudrait que je descende et parle avec Michael avant que les clients n’arrivent.
Je m’attendais à voir Aidan, mais je ne vois ni lui, ni Michael, seulement une jeune femme blonde devant les bibliothèques. Elle se démarque avec son style des années 80, ses bottes, ses yeux couverts de noir et sa beauté.
C’est la femme la plus rayonnante que j’ai vue depuis un long moment.
Je sens le stress monter alors que je m’approche d’elle. J’ai promis à Alix de faire un pas en avant, alors je vais le faire.
Je suis assez proche pour sentir son parfum à la rose qui, mélangé au stress, me monte à la tête. J’ai à peine le temps d’expirer que je me retrouve face à elle.
— Hello… You need, help ?
— Good morning ! Elle me fait un grand sourire, I’m looking for The Crow Road by Banks. Do you have it ?
Mon cœur bat aussi vite que lors de mon premier entretien d’embauche. Je collecte les informations qui ont défilé beaucoup trop vite et… Banks.
Je sais où est Banks. Tout en bas du meuble côté vitrine. Je trouve The Crow Road, le seul exemplaire de la librairie et, remplie de joie, tends le livre à la cliente.
— Thank you miss, for your service. Are you new here?
— I, euh… mon hésitation se fait longue.
— She’s renting the upstairs apartment, reprend Michael depuis la caisse.
— I see. Does she speak any English ? demande-t-elle en se rapprochant du comptoir.
— Aidan asked me just the same thing… Il finit sa phrase dans un charabia, le seul mot qui se démarque est Aidan et… girlfriend.
— … not a girlfriend, Michael.
Cette fille est la copine d’Aidan ?
C’est tout ce que ces mots me laissent comprendre. Et puis ça serait plutôt logique. Elle est belle, souriante, mignonne, ouverte. Elle est comme lui.
Ali descend enfin au rez-de-chaussée habillée d’un short, bien qu’il pleuve dehors.
— On mange avec Andry ce midi. Après on peut faire le musée que Charlie nous a conseillé hier, elle a un papier entre les mains, il travaille pas mal alors il nous a laissé une liste de choses à faire. C’est un amour ce garçon.
— Il a environ deux ans de plus que toi, je remarque.
— Et alors ? C’est un garçon quand même, elle aperçoit la cliente blonde à la caisse, hello ! annonce-t-elle d’une voix parfaitement adaptée à la vente.
La cliente lui répond un sourire rayonnant. J’arrive à sentir en cet instant qu’elles se sont accordées sur la même note.
Après un repas composé de restes apportés par Andry à notre studio, on s’est rendu au musée en centre-ville.
Mon péché mignon dans ce genre de lieux publics, c’est prendre mon appareil photo et capturer les gens, les peintures ou l’architecture.
Mon père me répète que je suis une artiste, mais je rétorque à chaque fois. Il m’a toujours encouragé et il m’a même offert cet appareil il y a quelques années, que j’ai toujours gardé et chéri.
Je suis assise depuis une trentaine de minutes sur un banc, en face d’une immense toile. Je remonte mes lunettes à chaque minute car elles glissent au bout de mon nez. Bien qu’elles soient un peu gênantes, elles me permettent de faire un bon focus.
Un peu plus loin, Alix et Andry passent un moment en famille. Leurs bouches s’ouvrent et se ferment rapidement. Je suis contente qu’ils parlent enfin.
On rentre au moment où le soleil commence à se coucher.
— Ah ! Je me sens léger comme la brise, s’exclame Andry alors qu’on l’accompagne à son arrêt de bus. Je veux vous acheter des cadeaux souvenirs, il s’approche d’une vitrine, regardez !
On se penche à notre tour pour voir une bande de lutins roux vifs.
— On dirait Aidan, pouffe Alix.
— C’est raciste, Ali, je lui jette un regard noir.
Ils éclatent de rire en harmonie. On voit à des kilomètres que ces deux-là sont frères et sœurs. Leurs sourires sont contagieux, je n’arrive pas à empêcher un rictus de sortir.
L’atmosphère est devenue beaucoup plus calme après le départ d’Andry. Tranquillement, on se dirige vers le studio de Michael.
— … Non mais, cet acteur-là est plus beau, avoue-le.
— Je trouve que les visages féminins sont plus attirants, non ? Je sais que tu préfères les barbus mais…
On arrive dans la rue du pub où travaille Aidan, le Paddy’s Pub. On a beau marcher sur le trottoir opposé, ses lumières nous éblouissent.
Plus on s’approche, plus j’arrive à distinguer deux silhouettes immobiles adossées à l’entrée. Je devine un homme brun, une fine barbe et une cigarette à la main. À sa droite, des cheveux roux et des taches de rousseur que je peux reconnaître de loin, Aidan. Sa mâchoire s’agite lentement, peut-être parce qu’il parle, ou parce qu’il mâche un chewing-gum.
Il relève la tête au moment où je le reconnais, il me regarde rapidement.
Qu’est-ce que je dois faire ? Je le connais juste assez pour lui faire coucou ou c’est inapproprié ? Sans plus réfléchir, je lui souris et lui agite timidement la main pour qu’il me remarque. Je prie pour qu’il me réponde, et par miracle, il me sourit en retour. L’envie de sauter de joie me prend mais j’arrive à la contenir en un immense sourire.
Je me retourne vers Alix, mais je la vois elle aussi regarder en direction du pub, un sourire aux lèvres. Est-ce que Aidan lui souriait pour elle ? Mon Dieu, j’enchaîne les situations gênantes… Je suis maudite.
À cause de ça, j’ai décidé de ne plus parler jusqu’à ce que j'arrive à la librairie. À peine arrivées au studio, je me jette sur le canapé, épuisée de cette après-midi et de toute la marche qu’on a faite.
Inévitablement, je repense à Aidan.
— Ali, c’est à toi qu’il a souri ?
— Je crois bien que oui ! Il est vraiment beau tu trouve pas ?
— Je dois bien l’admettre, je le trouve plutôt beau. Je n’ai pas envie qu’Alix me prenne pour une romantique, mais je n’ai pas envie de lui mentir.
— J’ai vu qu’il fumait. J’ai du mal avec le tabac d’habitude mais ça rajoute du caractère.
— Attends, Aidan fume ?
— Non, il fumait pas, je te parle du gars à côté… Elle de tourne doucement vers moi, un sourcil relevé, alors comme ça tu trouves Aidan attirant ? Elle me regarde avec des grand yeux, à deux doigts d’exploser de rire.
J’aurais pas pensé que ça soit sur un roux que tu craquerais ! Suite à sa remarque elle éclate de rire.
— Ali… arrête, il est gentil, il aime la musique et les livres, j’ai juste envie d’apprendre à le connaître.
— N’essaie pas de me mentir. Je sais que tu tombera folle amoureuse de ses yeux en quelques jours seulement. Je lui lance un coussin pour la faire taire, mais ses ricanements sont impossibles à étouffé. J’aurais jamais dû lui dire la vérité, ça va me coller à vie.
Chapter Text
— Trinity College… c’est pas la bibliothèque qui ressemble à celle d’Harry Potter ?
— C’est ça. Tu veux venir avec moi cet après-midi ?
— Tu sais très bien que je préfère Star Wars. Je passe pour cette fois, on a déjà prévu un truc avec Andry.
Soudain, ces deux-là sont redevenus complices comme ils l’étaient petits.
À l’extérieur, quelques oiseaux chantent encore malgré le mauvais temps. La pluie de la veille stagne en flaques et les feuilles couvrent les pavés.
Avec David Bowie dans mon casque, tout parait plus coloré. J’emprunte le même chemin qu’on a pris hier avec Andry. Je repasse devant le pub où travaille Aidan.
Il y a une rue remplie de magasins pas loin. Ça serait l’occasion d’acheter un cadeau d’anniversaire pour Ali avant que je ne l’oublie.
Mes yeux se ferment pour me laisser ressentir l’air entrer dans les poumons. Le visage angélique de la copine d’Aidan apparaît le temps d’un instant puis ses yeux clairs disparaissent. Elle est vraiment charmante, même dans mes souvenirs.
Je me demande depuis quand ils se connaissent, s’ils étaient amis avant de se mettre ensemble… Uniquement des questions que je ne leur poserai jamais.
Je chantonne presque à voix haute quand j’arrive à la bibliothèque. Je montre le billet de ma place sur mon téléphone et j’accède à l’université.
Quand je rentre dans la bibliothèque, je suis prise de vertige. La pièce est si impressionnante, je ne sais plus où regarder. Je stagne pendant quelques minutes, le temps de regarder chaque détail de la salle. Tous ces livres, ces reliques, ces reliures, ces sculptures, cette architecture.
C’est sûr, j’aurai des choses à raconter à Alix en rentrant.
Ces siècles d’histoire devant mes yeux, tellement d’informations à la fois. Pendant quelques minutes, j’ai la sensation d’être un poète du dix-huitième siècle et d’appartenir à cette université.
En sortant, toujours un peu sous le choc, je regarde l’heure et remarque un message d’Alix. Il lui faut du Coca Zéro et du déodorant.
La vendeuse du grocery store n’esquisse aucun sourire quand je dépose mes articles avec un hello timide. Elle me demande mon moyen de paiement, j’hésite un peu puis réponds card. Je récupère mes articles puis je sors du magasin, l’allure droite et fière.
J’ai réussi à communiquer sans hésitation et sans mots français ! Elle a beau être petite, c’est une victoire.
À nouveau avec ma musique dans les oreilles, je me dirige vers le studio. L’atmosphère est beaucoup plus sombre qu’à l’allée. Les rues se sont vidées, une fine pluie a commencé à tomber et le soleil s’est presque couché. Ma poitrine s’est renfermée, j’ai perdu mon allure confiante.
C’est comme si j’étais de retour en France avec cette ambiance maussade que je ressentais dans ma ville. Cette sensation de ne pas être en sécurité, qui pourtant m’avait quitté quand j’étais arrivé ici avec Alix.
Bien que la musique me fasse penser à autre chose, je sens un regard sur moi. Je me retourne quelques fois sur le trajet, mais cette silhouette est toujours derrière moi.
C’est juste un passant, pas vrai ? Il rentre tranquillement chez lui, et pourtant, il me suit depuis que je suis sortie de la supérette. C’est sûrement un homme intéressé, il veut mon numéro ? Et s’il venait m’accoster ? Comment suis-je censée réagir ?
Je suis paralysée, je ne peux qu’avancer. Jamais personne n’avait été suffisamment intéressée pour me suivre. Je ne sais pas s’il est juste agaçant ou bien dangereux. Je ne sais plus rien.
J’aimerais juste avoir une épaule sur laquelle me reposer. Je tourne dans une rue que je ne connais pas pour jeter un coup d’œil derrière moi.
Sa silhouette sombre est toujours là, trop lointaine pour que j’arrive à discerner autre chose que la lumière de sa cigarette. Il faut que je trouve un endroit où me cacher, ou quelqu’un à qui parler.
Si je continue dans cette direction, je devrais retrouver la rue du studio. Je suis peut-être en train de me perdre. La musique tourne encore mais ma tête est trop pleine pour que je l'entende. Mon champ de vision est réduit, je suis bloquée dans ma tête.
Je rejoins une rue plus ouverte et éclairée, mon pouls ralentit enfin, quand une main m’attrape l’épaule. Mon cœur s’arrête. Je ne peux plus rien faire, j’ai perdu.
— Morgane ! Thought you wouldn’t come tonight. I’m delighted, come in !
Cette voix chaleureuse me caresse l’oreille. Je la connais. Je ne suis pas en train de me faire accoster, je suis en sécurité.
Je vois du coin de l’œil sa main sur mon épaule, et ses cheveux roux de l’autre côté.
C’est Aidan.
Je regarde derrière moi pour voir l’homme plus proche que je ne l’ai jamais vu. Son regard croise le mien, me glisse le sang puis sa silhouette s’éloigne de nouveau.
Aidan m’accompagne jusqu’à l’intérieur du pub, tout en lançant des regards secs derrière lui. Il me lâche l’épaule et s’assoit sur une des chaises hautes près du bar, il m’invite à m’assoir à côté de lui. Je m’exécute sans dire un mot.
Cette fois-ci, je ne suis pas d’humeur pour lui tendre un billet de 5 euros.
Entendre du bruit et sentir mes yeux brûler à cause de la lumière me rassure. Le silence et l’obscurité des rues allaient m’engloutir si je restais une seconde de plus dehors.
— … this guy… he… female friend… ago, marmonne-t-il avec un chewing-gum en bouche.
Il me fixe en attendant que je réagisse mais je ne comprends pas exactement ce qu’il dit.
— Can you repeat, please ?
— It’s not the first time he has done something like that. dit-il en détachant chaque syllabe.
Je hoche la tête. Je comprends que ce n’est pas la première fois que ça arrive. L’endroit est beaucoup plus calme que l’autre fois, j’ai réussi à entendre tout ce qu’il dit. Il y avait aussi trop de monde pour que je voie la décoration minutieuse du pub. Des meubles bruns et anciens et des lustres dorés qui rendent l’ambiance rustique mais chic.
J’aperçois un escalier dans un coin de la salle. Il y a sûrement un étage aménagé pour agrandir la partie restauration.
Et puis il y a Aidan. Du haut de ses, je dirais, un mètre quatre-vingt-dix, il observe le bar telle une vigie. Il porte le même tablier bordeaux qu’il avait la première soirée avec un pull beige en dessous qui a l’air absolument doux. Je le fixe depuis ma chaise et nos yeux se croisent promptement.
— Do you think you could teach me some French ? Il s’arrête un moment puis reprend, ma sœur ? Ses sourcils se haussent comme pour réfléchir, elle… elle veut… Nevermind.
Son accent est si fort que je ne reconnais pas la langue qu’il parle. Quand je comprends enfin ce qu’il voulait dire et lâche un "oh" éclairé.
— Tu veux apprendre le français ?
— Yes-oui. For my sister, actually, we have an aunt who lives in Paris, and we’d like to visit her. You know, if you could teach me a few words… sentences, I’d love to teach you English back.
Étonnamment, j’ai compris l’entièreté de sa phrase malgré son débit de parole, sans trop y réfléchir. Un petit sourire fier se dessine sur son visage. J’arrive parfaitement à l’imaginer, grand frère.
— Quel âge a ta sœur ? Je demande, sans espoir, qu’il me réponde correctement.
Il réfléchit un long moment en plissant des yeux.
— Elle est… Shit, how do you… she’s sixteen.
Puis il rigole, un rire qui éclaire la pièce et la rend silencieuse.
— Comment as-tu appris ? Learn…
— With Duolingo ! … How to say la femme parle… ses paroles s’enchaînent à une vitesse folle, … my prononciation okay ?
— Sorry I don’t understand at all. You talk fast.
Il y a tellement de choses que j’aimerais lui demander mais la barrière de langue qui nous sépare m’en empêche. Toujours avec un sourire, il continue de parler, aussi rapidement et passionné par le sujet.
— I know how to say, merci, bonjour, je t’aime and… stuff.
Un nouveau client s’approche au moment où Aidan finit sa phrase. J’ai presque oublié qu’il était serveur et qu’il est censé travailler et non discuter avec des touristes. Je me rappelle aussi que je suis attendue par Ali au studio.
J’essaie d’attirer l’attention du rouquin mais il parle avec son client. Je lui tapote doucement l’avant-bras qu’il avait posé sur le bar, et je lui fais signe que je pars. Je me lève, récupère mon sac et me dirige vers la sortie.
— Wait, can I have your number ? il coupe sa discussion avec le client.
Je me retourne les yeux grands ouverts, le visage sûrement rouge. Woah, j’aurais jamais cru qu’on me demanderait mon numéro un jour. Je retourne près du bar et lui épelle mon numéro pour qu'il le note sur un carnet, entre deux commandes de boisson.
— Guess I’ll text you then. Have a good night Morgane.
Je lui souris, repars, passe le pied de la porte d’entrée, inspire une grande bouffée d’air frais avant de soupirer un bon coup. Beaucoup de choses se sont passées ce soir, trop de choses.
J’analyse la rue avant de m’y aventurer. La librairie est juste dans l’angle mais instinctivement, je me mets à trottiner pour y arriver plus rapidement.
J’arrive à l’étage de la librairie, prends de nouveau une grande inspiration avant d’entrer, je ne sais pas comment expliquer tout ce qu’il s’est passé à Alix. J’ouvre la porte et Ali court me voir.
— Je te jure ! Parfois j’ai l’impression que c’est pas mon frère, on a rien en commun… Je lui raconte chaque détail de ma vie et lui, part de la maison et ne donne plus de nouvelles ! Elle lève les bras au plafond pour demander grâce. J’ai l’impression de plus du tout le connaître… ça m’inquiète.
Je suppose que je lui raconterai ma journée une autre fois…
— Alix, t’as pas besoin d’autant t’inquiéter, ton frère est heureux, c’est le principal, j’essaie de la rassurer, en vain.
— Justement, s'il me parle pas, comment je peux savoir s’il se sent bien ?
Après une telle journée, cette discussion me monte à la tête.
— En général, on ressent quand quelqu’un est heureux. Andry a l’air absolument épanoui et à la fois, amoureux. Je t’ai déjà dit ! Laisse-lui de l’espace, il finira par te parler.
— J’en ai marre d’attendre, si j’attends un jour de plus je me tue ! Elle entoure sa gorge avec ses mains. On était redevenus proches ces derniers jours, pourquoi il a fallu que ça s’arrête d’un coup ?
La patience n’a jamais été son fort. Contrairement à moi qui suis capable d’attendre des lustres pour trouver la bonne personne dans ma vie, Alix a toujours besoin de nouvelles relations. Elle n’est jamais restée avec quelqu’un pendant plus de deux mois, et c’était la relation la plus ennuyante qu’elle n’ait jamais eue. Elle se considère comme "femme indépendante" mais je pense qu’elle est surtout insatisfaite. Ça m’étonne d’ailleurs qu’elle n’ait toujours pas trouvé d’Irlandais avec qui passer la nuit.
— Tu lui diras tout ce que t’as sur le cœur, mais demain. Là on mange, je meurs de faim.
Elle avait déjà préparé un petit repas avant que je rentre pour que j'arrête de penser à Andry.
J’ai pu tout lui raconter. La visite de l’université, la supérette et les produits que j’ai achetés, ma frayeur pour l’homme qui me suivait que j’ai presque surpassée, puis mon interaction avec Aidan…
— Je me demande s’il me mettra un message, tu penses qu’il finit tard ?
— J’ai peur que tu doives attendre jusqu’à minuit ou plus, sinon il t’enverra un message demain, conclut Alix. Tu te rends pas compte à quel point je suis fière de toi ! T’arrives à récupérer le numéro d’un Irlandais avant moi… J'arrive pas à le croire.
— Ali… C'est pas comme ça, je veux dire, il est en couple. Tu sais, avec la fille blonde, magnifique, qui vient souvent à la librairie. Ils en parlaient avec Michael l’autre jour.
— Tu parles de Rose ?
Rose… ce prénom lui va à merveille.
— Tu la connais ? Je m’avance, intéressée.
— On a un peu parlé. Elle chante dans le groupe d’Aidan. Ah ! D’ailleurs, ils jouent dans un club samedi soir, le soir de mon anniversaire ! On ira tous ensemble !
C’est un bon plan, ça me fait plaisir de voir Aidan jouer en concert et… Rose à ses côtés.
Samedi, c’est dans deux jours seulement. Après ça, je rentre en France. Après ça, je retourne à la réalité
Chapter Text
Mes yeux s’ouvrent difficilement et plus tard que d’habitude. La pluie m’a bercée pendant la nuit.
Par réflexe, je regarde mon téléphone. Aucune notification de la part d’Aidan. Je souffle, ce n’est pas comme si j’en attendais une de toute façon.
Aucune trace d’Alix dans le studio, elle est probablement en bas. Sur la table à manger, encore des papiers déposés par Charlie pour combler le vide dans notre emploi du temps pour la fin du séjour. On a toujours rien de prévu aujourd’hui.
Alix et Aidan sont en train de discuter devant la caisse. Leur discussion se coupe quand ils me voient arriver. Mon cœur rate un battement ; je déteste être le centre de l’attention.
Croiser les yeux d’Aidan me ramène à la veille, quand il a accepté de noter mon numéro.
Il avait promis, non ?
C’est enfantin de ma part de toujours croire aux promesses, j’ai seulement pensé qu’il y croirait aussi.
De nouveau, fois, c’est embarrassant entre nous…
Troublant notre attention, le téléphone d’Alix retentit. Il ne manquait plus que je me retrouve seule avec lui. Une part de moi n’a plus envie de lui parler.
Le silence autour de nous est tendu.
— Morning, Morgane, annonce-t-il d’une voix douce. La voix la plus rassurante que je n’aie jamais entendue.
Are you okay after… you know, what happened yesterday ?
— I’m okay, je lui réponds, bien que mon ton ne le convainque pas.
— You’re sure ? I mean, if it would have happened to me I wouldn’t have chilled out before a few days.
Je laisse mon cerveau traduire ses paroles sans les interpréter. J’ai envie de rester ailleurs. D’autres diront simplement qu’ils sont de mauvaise humeur.
— And, I’m sorry for the text. I really had to work late yesterday, I didn’t have time… Je hoche la tête, pour montrer que je ne lui en veux pas.
Mais une boule reste pesante dans mon ventre. C’est sûrement un tas de petits soucis qui commencent à s’agglutiner en moi.
Ne trouvant rien à ajouter, je me triture les mains. Je ne devrais pas l’occuper plus longtemps, il est censé travailler, pas discuter, bien que la librairie soit vide.
Je vois Michael sortir de la réserve. Il s’adresse à Aidan en bafouillant des mots à une vitesse qui me donne mal au crâne. Je comprends ensuite qu’il s’adresse à moi, je fais semblant de comprendre en hochant la tête de temps en temps. Puis le grand-père sourit puis il quitte la librairie en faisant un pouce en l’air.
Je regarde Aidan, confuse.
— You didn’t understand anything, do you ? Il se met à rire avant que je puisse répondre. Il a une manière de me cerner si différente des autres.
So, basically… Michael doesn’t usually leave me to run the bookshop alone. He thought, since you’re here with me, that you might work here today, so he can have all his appointments done.
Cette fois-ci, c’était vraiment dur à comprendre. Mais j’ai compris que j’ai la possibilité de travailler avec Aidan, alors il faut que j’accepte. C’est réellement l’occasion pour moi de travailler mon anglais et de parler littérature avec lui. C’est aussi l’occasion pour Alix de passer du temps avec son frère sans se soucier de moi.
— I understand if you don’t want to, I can still work alone-
— I want to help ! Je le dis d’une façon un peu trop enjouée, mais ça n’a pas l’air de le déranger.
— Great ! You should tell your friend, I'll wait here.
Après avoir informé Alix, qui était au téléphone devant la librairie, je retourne auprès d’Aidan. La matinée avec lui se passera sûrement dans le silence, surtout s’il n’y a pas de client. Je suis étonnée que si peu de gens n’entrent dans la boutique. Mais c’est probablement à cause de son aspect esthétique on ne peut plus… démodé.
J’espère ne pas avoir commis d’erreur en acceptant de rester toute une journée seule avec le rouquin. J’espère qu’il n’y aura pas trop de silence, trop de maladresse de ma part… J'espère qu’on arrivera à communiquer. J’essaierai de faire un effort, de sortir de ma zone de confort pour parler avec les clients, parler avec Aidan.
Bien que je reparte en France la semaine prochaine, je veux m’améliorer en anglais. Je suis incertaine sur chaque aspect de mon avenir, sauf un, je ne veux pas rester en France. J’aime la France, c’est mon pays, mais trop de mauvais souvenirs se sont accumulés là-bas… et j’ai besoin de me séparer de ce passé, juste pour quelque temps.
Quelques clients entrent sans but d’acheter quoi que ce soit. Quand Aidan s’occupe de quelqu’un, je reste à la caisse et attends mon tour. Mon expérience en supermarché est enfin rentabilisée.
Il arrive que la librairie se vide et que l’on se retrouve à discuter. Enfin, c’est plutôt moi qui l’écoute parler en lui demandant de répéter quelques fois. Malgré ça, il me donne l’impression que je m’améliore.
— … and that’s why my sister wants to learn French too. Sometimes she listens to French music.
— Merde ! J’ai complètement ou… Je coupe court à sa phrase en paniquant, il ouvre grand les yeux. I forgot the cadeau of Alix ! The gift ! It’s tomorrow ! Je passe une main dans mes cheveux et m’assois sur le comptoir. After work I go… buy one.
Ma phrase est tellement décousue qu’elle en est ridicule, le sourire sur le visage d’Aidan me le fait comprendre. Il y a une chance qu’il ait compris de quoi je parle.
— We could go buy it when Michael comes back. I’ll come with you so I can translate everything, okay ?
— Yes, yes, it’s perfect. Thank you.
Son sourire s’agrandit. Il s’assoit à côté de moi. La hauteur du comptoir ne nous dérange pas. Je suis la plus grande fille que je connaisse et lui… je le scrute discrètement, il est bien plus grand.
Je me demande comment Michael arrive à payer un employé et à continuer de faire marcher cette librairie. J’ai l’impression qu’elle est vide la plupart du temps. Aidan doit souvent se retrouver seul ici, sans même un client avec qui parler.
Ce dernier pointe son index vers un tas de livres.
— Have you ever read a book in English?
— I have… read Pride and Prejudice in English. But it is, it was too… difficult.
Il me regarde pendant quelques secondes sans parler, je sens que mes oreilles commencent à rougir. Je déteste regarder les autres dans les yeux, qui que ce soit. Je me retrouve toujours à me noyer dans la couleur de leurs yeux et à ne plus jamais en ressortir. Je détourne le regard.
— Your English is getting better, you know. I’m kind of proud, sa tête se balance sur le côté.
— What is kind of ?
— Well, I’m quite, somehow… proud ? Sorry, I’m not a good teacher.
Qu’il suive mes progrès me réchauffe le cœur.
Même s’il n’explique pas très bien, j’ai compris ce qu’il voulait dire et c’est l’essentiel. Il se gratte l’arrière du crâne. J’ai remarqué qu’il le faisait quand il est kind of embarrassé.
— I’m not a good teacher too.
— About that ! Il se tourne vers moi, I learned that my sister is taking French lessons in school.
— Cool ! Ah… Ça sonnait mieux dans ma tête, je n’aurais pas dû le dire comme ça.
Aidan a continué de parler de sa sœur et de sa tante, comme si c’était ses personnes préférées au monde. C’était plus une tirade qu’un dialogue, mais j’ai toujours aimé les monologues passionnés.
— Yeah, actually my family is British. No, in fact, my dad’s family is British. But I kept my mom’s surname, Collins.
Collins. Ce nom m’est familier. Peut-être l’ai-je entendu dans un film ou…
— Pride and Prejudice ! Je m’étonne à voix haute. Je sens son regard sur moi. C’est un peu embarrassant.
— What was that ?
— Collins… like in Pride and Prejudice. The… character.
Il me fixe pendant un moment avant d’ouvrir grand les yeux.
— Oh right ! That dickhead ! ricane-t-il.
Pendant un instant j’ai l’impression d’être son amie.
— What’s dick-
— Oops. No, forget that word, it’s for the best.
Je souris à sa remarque. Il a vraiment l’air d’un bon grand frère. D’une bonne personne tout court. Bien meilleure que le Mr. Collins du livre, ça c’est sûr.
Un peu plus tard, Alix est venue me chercher pour aller manger dans un nouveau restaurant. En le voyant manger seul à la librairie, Ali a décidé d’embarquer Aidan avec nous, it’s always a pleasure, a-t-elle dit.
Ainsi, je me suis retrouvée de nouveau au centre de discussions que je ne comprends qu’à moitié. Au moins je sais que je ne suis pas toujours la seule dans l’incompréhension.
— … a book for my granddaughter… Help if… alright ?
Je fronce les sourcils de manière la plus naturelle possible. Si ce n’était pas un client en face de moi, mon visage impassible se serait transformé en une grimace confuse.
J’avais à peu près réussi à comprendre tous les clients jusqu’à celui-ci, un homme assez âgé qui commence à s’empresser.
— I, euh… Je sens une chaleur sur mon épaule. La main d’Aidan s’y est posée. Exactement à l’endroit où il l’a posé la veille.
Il a entamé la discussion avec le monsieur qui me fixait depuis tout ce temps. Ça fait du bien de ne plus être au centre de l’attention.
— She’s really… you know ? And… always… le client ne semble plus pouvoir s’arrêter de parler alors qu’il agite les mains pour s’expliquer à Aidan.
Ce dernier l’emmène alors vers le rayon enfant et me regarde en s’éloignant. Il lève dramatiquement les yeux au ciel avant de rigoler discrètement. Je ne peux pas m’empêcher de sourire en retour.
La vieille horloge de la librairie sonne 15 h 30 quand je vois Michael rentrer de tous ses appointments. Il lâche un râle en se tenant le bas du dos et s’assoit lourdement dans un des fauteuils. Aidan lui annonce que l’on sort, il ne répond presque rien et enfouit son visage derrière un morceau de journal.
Aidan se tourne vers moi, hausse les épaules, récupère son sac à dos qu’il déplace partout, puis souhaite à Michael une bonne après-midi en sortant de la librairie.
Je trottine pour rejoindre Aidan qui avait déjà commencé le trajet à grandes enjambées malgré lui.
— I saw a street, with a lot of… magasins, yesterday, je lui marmonne, peu confiante de mon vocabulaire.
— You mean a lot of shops ? Je hoche la tête. There’s one near the pub I work in.
— Yes ! This, it’s that!
— You should say : Yes it’s that one ! » Il imite parfaitement la manière dont je l’ai dit, but it’s just an advice.
On a peu parlé jusqu’à ce qu’on arrive à la rue des magasins. Les devantures n’ont pas bougé depuis hier, peut-être retrouverai-je les boutiques qui m’avaient donné envie.
Je regarde de tous les côtés. Mon attention se porte sur une librairie, des vitrines lumineuses, des groupes d’amis qui parlent un peu trop fort ou l’odeur humide de la rue.
— Do you have any idea of what she would like ?
— Of course. I just- je m’arrête brusquement.
Tourne mon regard vers une vitrine particulièrement rayonnante. Devant moi, le plus beau haut à paillettes que j’aie jamais vu. Il brille et pétille comme un feu d’artifice. Comme Alix.
— That one ! J'annonce à Aidan, toute joie.
Il m’accompagne dans la boutique qui, malheureusement pour moi, a l’air très chic. Je retrouve le haut en rayon, ses reflets m’attirent l’œil. Je me concentre pour lire le prix et…
Mon visage se décompose. C’est le double de mon budget.
— What is it ? demande Aidan qui s’approche derrière moi. Oh… lâche-t-il ensuite.
Le cadeau parfait qui me glisse entre les mains… Tout ça parce que mes économies sont parties dans le billet d’avion jusqu’ici.
— I’d love to participate, you know, it would be a pleasure for me. I owe Alix a lot.
Owe ? C’est quoi ce mot ? Je lui en dois une… Je lui en dois une ! C’est ça ! Je me rappelle l’avoir entendu dans une série !
— What ? No, no this is expensive, very expensive. I don’t want-
— I insist, dit-il sérieusement, let’s split the cost between us, son regard m’empêche de rétorquer de nouveau.
Il prend le haut avec son cintre et se dirige vers les caisses. C’est adorable de sa part, mais je lui dois déjà 5 euros.
Je récupère le vêtement emballé et soigneusement posé dans un sac en papier avant de sortir.
— Thank you. Really. Thank you so much… I o-
— Hey. It’s okay, always.
— I owe you. And I owe you 5 euros too.
Il se met à rigoler, si fort que certains se retournent en marchant.
— It’s fine ! God, you’re not gonna give up, are you… and, we say euros, not huhrow or whatever it is that you say. It’s not that I don’t like your accent, it just made the whole thing funnier.
Il reprend son souffle avant de continuer, mais son téléphone sonne.
— Hi, Rose ! encore Rose, … Yeah, yeah, I’m coming… See you.
Il parle beaucoup plus vite au téléphone, ce n’est pas la même intonation qu’il a avec moi.
— Sorry, I have to go. But go home safely this time… I’m really sorry, I’m already late. And remember ! Tomorrow at 9, my band plays at The Academy !
Il agite sa main et part en hâte dans la direction opposée.
Je me retrouve seule sur le trottoir.
Puis commence mon chemin vers le studio. Il me laisse rentrer seule car il doit aller voir Rose. Je suis pathétique.
Il a tous les droits de me laisser de toute façon, il vient de payer une fortune pour un cadeau. Puis il a passé sa journée à se coltiner une fille qu’il connaît à peine parce qu’il est obligé de l’aider à parler anglais. C’est vraiment ridicule de ma part, je l’ai embarqué dans tout ça…
En plus, il a plusieurs travaux, c’est forcément parce qu’il a besoin d’argent. Et pourtant il dépense beaucoup trop dans un haut à strass, juste à cause de moi.
C’était la meilleure journée que j’ai passée depuis bien trop longtemps. Il a fallu que je gâche tout, juste à la fin.
J’espère au moins qu’Alix a de bonnes nouvelles à m’annoncer. Elle a passé l’aprem’ avec son frère et si elle me dit que rien ne s’est passé comme prévu, je vais passer la nuit à pleurer sous la couette.
Comme pour me tuer, il commence à pleuvoir. Je rentre en courant et arrive à la librairie, sûrement avec une glauque expression au visage. Je salue Michael qui n’a pas bougé d’un pouce puis je retrouve Alix à l’étage.
Elle ne voit ni que je suis trempée, ni que j’ai les yeux humides. Elle trépigne déjà de me raconter sa journée, je le sais.
— Morgane, tu devineras jamais tout ce qui s’est passé. Assieds-toi, j’ai fait du thé, j’enlève ma veste humide et vais m’assoir avec elle.
Alors on s’est retrouvé avec Andry dans un musée, t’inquiète le musée était pas ouf t’as rien raté mais bref. On s’est assis sur un banc et l’ambiance était propice à
— Viens-en au fait, Ali.
Il m’a dit que… entre Charlie et lui, ça fait pas mal longtemps et que… En fait, il avait juste peur de me raconter à moi et à notre famille qu’il aimait Charlie, donc il a attendu… En fait, il voulait nous faire une surprise et présenter Charlie à toute la famille pour Noël ! Il voulait juste me garder la surprise, tu te rends compte ! Je hausse faussement les sourcils pour qu’elle ne s’énerve pas.
Donc c’est bon, je le pardonne, c’est à nouveau mon grand frère d’amour.
Un silence.
— Mon Dieu, mais Morgane t’es trempée ! Vas te changer, t’attends quoi ?
En partant en direction de la salle de bain, mon téléphone vibre. J’aperçois une notification.
I had a really good time today ! Hope you had one aussi. Bonne nuit. :)
Aidan
Chapter Text
Alix, son frère et, officiellement, le petit copain de ce dernier, discutent dans le petit salon du studio. En arrivant il y a une dizaine de minutes, Andry avait les mains pleines. Ils ont eu la gentillesse d’offrir un gâteau aux fruits magnifique en plus d’un collier en argent qui va parfaitement à Alix. J’ai attendu que Michael et Aidan, qui travaillent le samedi matin, se joignent à nous pour offrir à Ali le haut pailleté.
— Michael ! Aidan ! Come in, I didn’t know you were coming, comme je prends très peu d’initiative, elle ne se doutait pas que je les avais invités. Michael apporte avec lui un livre qu’il lui tend avec délicatesse.
— How surprising of you, Michael, remarque-t-elle avec un sourire.
Vient mon tour de lui offrir le vêtement.
— Mon Dieu… Il est magnifique… Morgane-
— Et Aidan, on a partagé.
— My God, thank you Aidan you didn’t have to… Et à toi aussi Morgane, je le mettrai ce soir !
Je n’arrive pas à ressentir autre chose que de la fierté. J’étais sûre qu’elle aimerait le cadeau mais ça me fait toujours chaud au cœur qu’elle le dise à voix haute. Je l’imagine déjà dans la foule ce soir, en scintillant au milieu des autres. Une étoile bien plus lumineuse que toutes les autres.
On a ri, un peu bu et beaucoup mangé. C’était un anniversaire en petit comité comme je les aime. À partir de 14 h, l’appartement s’est peu à peu vidé. La plupart d’entre nous ne sont pas ici pour des vacances. Ainsi il ne restait plus qu’Alix, Andry et moi. Andry ne travaille jamais, et c’est seulement maintenant que j’apprends qu’il est encore étudiant. Je le croyais beaucoup plus âgé, mais je me suis gardé de le lui dire.
On a fini par faire un tour en ville en discutant. Andry voulait nous montrer les endroits pas fréquentés et pollués de Dublin.
— On arrive à voir ma fac d’ici. Et là c’est le bar où on allait souvent prendre un café au début de notre relation avec Charlie.
— Qui a avoué ses sentiments en premier ? demande soudain Alix, toujours en train de contempler le bar.
— Et bah, Andry hésite un moment, je crois bien que c’est moi.
— Impossible ! sa sœur s’exclame en se tournant vers lui, les yeux sortant de leurs orbites. J’arrive pas à croire que tu sois un romantique !
— C’est pas parce que j’aime quelqu’un que ça fait forcément de moi un romantique, rétorque Andry en haussant les épaules.
— Faudrait que Morgane fasse un essai complet sur ce sujet, elle songe en le regardant, je sais que tu y arriverais hyper bien.
Mes joues rougissent légèrement. Je ne me considérais pas comme une romantique moi-même. Mais Alix a raison, j’adorerais écrire sur un sujet similaire.
Bien que je me sois toujours éloigné des relations amoureuses, entendre Andry raconter des moments passés avec son copain me serre le cœur.
Savoir que quelqu’un tient à toi, pense à toi, s’intéresse à toi… Personne n’a jamais ressenti ça envers moi. De toute façon, peut-on être en couple sans ressentir d’attraction sexuelle ? Je ne pense pas… Alors pour le moment, je favoriserais les relations amicales.
C’est quand on a remarqué l’heure que l’on s’est rendu compte que le concert approchait à grands pas. Andry et Charlie ne viendraient pas, ils ont dit avoir autre chose de prévu, alors Alix et moi nous nous sommes précipitées au studio.
Mon amie se prépare dans la salle de bain pendant que je grignote un sandwich sur le comptoir de la cuisine. Après l’avoir englouti, je rejoins Ali dans la salle de bain pour me maquiller.
Quand j’ouvre la porte, une musique beaucoup trop forte me détruit les oreilles. Autour de l’évier, des brosses, des pots de gel, des parfums et un bazar de maquillage sont éparpillés de partout.
Je vois pour la première fois Alix avec son nouveau haut. Il lui va parfaitement. Elle a commencé à se mettre du noir autour des yeux.
Environ 20 minutes plus tard, je finis mon maquillage. Un eye-liner fin, quelques paillettes et de longs cils. Si Alix n’avait pas été là pour me conseiller, je me serais à peine maquillée. Elle s’est collé des strass autour des yeux pour rappeler sa tenue. Je me demande pourquoi elle fait des études de communication, elle aurait percé dans le domaine Beauté.
Je m’attache les cheveux et y rajoute des barrettes en forme d’étoile pour maintenir quelques mèches sauvages. Je me redresse et je suis prête.
Mais, comme je m’y attendais, Ali vient à peine de coller son troisième strass…
— T’inquiète ! On sera à l’heure ! m’assure-t-elle, mais je sais déjà que c’est faux.
Je récupère mon appareil photo, une batterie externe et un gloss que je mets dans mon sac à main, qui sort aussi rarement que moi. La dernière soirée que j’ai faite date probablement de la seconde. Je n’étais pas le genre de lycéenne à avoir beaucoup d’amis, encore moins des fêtards ou des élèves populaires. Et le dernier concert auquel j’ai assisté remonte à… et bien, je ne sais pas si j’ai déjà assisté à beaucoup de concerts auparavant.
Ma vie n’est pas triste pour autant, elle est juste calme. Parfois un peu trop mais le silence n’a jamais tué personne. Alix est là pour l’animer un peu tous les jours.
Mon appareil photo pourrait être rempli de photos d’amis, de fêtes et de voyages, mais on y trouve plutôt des photos de chats et des vidéos du même petit groupe d’amis à chaque fois. Des photos d’arbres, de rivières et quelques selfies. Une vie calme.
Ce soir, j’aimerais prendre des photos sympas du groupe. D’Aidan. Juste pour avoir un souvenir de cette dernière soirée à Dublin.
Dans un miroir plein pied du salon, je peux voir l’harmonie de ma tenue. Alix a fait un bon travail en optant pour une robe noire, une veste en cuir et mes bottes.
Je jette un coup d’œil sur mon téléphone, on a déjà 5 minutes de retard.
— Morgane ! Je crois que c’est ce club.
C’est exactement le genre d’endroit que je n’ai jamais fréquenté. J’ai beau avoir 19 ans, je n’ai jamais eu l’impression d’être adulte, sûrement car je n’ai pas profité de l’insouciante adolescence que tous les autres ont eue.
Les néons éclairent des personnes qui fument je ne sais quoi juste devant l’entrée. L’endroit ne semble pas très entretenu, bien que je me souvienne avoir lu Dublin’s biggest club sur internet.
Je laisse Alix passer devant moi. À l’intérieur, une foule devant une scène, de la fumée, des spots, beaucoup de bruit, beaucoup d’odeurs. Puis le groupe au centre de l’attention. Je le vois au loin sur la scène, les cheveux éclairés par les projecteurs, une basse rouge et une veste en cuir similaire à la mienne. Derrière les musiciens, j’arrive à distinguer le nom du groupe affiché sur un drap : The Larsens.
Je ne connais pas la musique qu’ils jouent, mais des filles au premier rang connaissent les paroles par cœur.
La voix de la chanteuse parvient enfin à mes oreilles. Un son beau et léger, harmonieux avec la tonicité de l’instrumental. Elle a de longs cheveux blonds détachés, un débardeur, une guitare rose à la main et la bouche collée à son micro.
Caché derrière lui se trouve le batteur que, peu à peu, j’arrive à reconnaître. C’est le collègue fumeur d’Aidan. Je l’ai déjà croisé au bar quelques fois.
Mais je ne connais pas le dernier membre. Une fille aux cheveux bleus est sûrement la guitariste principale.
Ils ont tous leur style et j’adore ça. Je trouvais qu’Aidan se démarquait de la foule mais en voyant le reste de son groupe, il parait ordinaire. En le regardant de plus près, je distingue qu’il a aussi un micro. Peut-être qu’il chantera ?
Pendant deux morceaux, j’ai pu prendre plein de photos avec mon appareil. Quelques photos d’Alix en train de danser, d’autres du groupe et beaucoup d’Aidan. C’est juste qu’il est particulièrement photogénique.
La guitariste et le batteur commencent à jouer une mélodie que je connais, la basse s’y rajoute, puis la chanteuse commence :
See the stone set in your eyes, see the thorn twist in your side. I’ll wait for you.
Aidan chante une harmonie sur la dernière phrase. Une harmonie parfaitement placée. With Or Without You de U2, une de mes musiques préférées, même si je n’ai jamais eu le niveau pour comprendre les paroles.
Le rythme est beaucoup plus lent que les morceaux précédents, donc les membres prennent le temps de regarder le public. Le visage d’Aidan s’éclaire d’un coup, il nous a sûrement repérés au fond de la salle. Ça doit être assez difficile de nous voir mais Alix agitait ses bras dans tous les sens en faisant des petits cris, ça l’a sûrement aidé.
La foule se balance en rythme, certains allument la lampe torche de leur téléphone. Plus je prends des photos du groupe, plus j’ai l’impression qu’Aidan fixe la caméra. Je baisse mon appareil pour profiter de ce morceau et fixe le bassiste en retour. Peu à peu on entend des légères fausses notes et la basse perdre son tempo. Aidan reste hors temps pendant quelques secondes avant de soudainement rire à lui-même et de se concentrer à nouveau. À mon tour je rigole. Je me demande si c’était moi qu’il regardait.
La meilleure partie, c’est que j’ai eu une photo de lui en train de sourire. Je suis toujours refaite quand je fais une photo réussie.
Sur chaque with or without you, il faisait des harmonies, elles avaient l’air complètement naturelles, sorties de sa bouche. Je suis même parvenue à chanter une partie des paroles sans flancher.
Puis ils firent une pause. Je ne pense pas qu’ils joueront encore longtemps après celle-ci. Le calme remplit la salle et mes oreilles peuvent enfin se reposer. Alix m’annonce qu’elle sort vapoter, je la suis pour ne pas rester seule dans cet endroit bondé. À l’extérieur, l’odeur de framboise de la vapoteuse d’Alix envahit l’air glacial. Je frissonne un grand coup.
— Ils sont vraiment bons, tu trouves pas ? Elle me regarde des étoiles plein les yeux.
— Je les adore. En plus, t’as vu le batteur ? Faut absolument que j’aille lui parler.
En attendant qu’elle veuille à nouveau rentrer, je regarde les photos que j’ai prises. Bon… il n’y a presque qu’Aidan, ses ongles noirs, sa basse rouge et ses cheveux oranges. Je suis embarrassée de moi-même.
— Ali, y’a le groupe de l’autre côté. On devrait aller les voir.
J’ai relevé la tête au moment où le groupe est sorti pour fumer, tous sauf Aidan, qui sort un paquet de chewing-gums. J’hésite à l’appeler ou à lui faire signe de la main, mais d’autres personnes du public viennent déjà les féliciter.
— Je vais aux toilettes, mais va voir Aidan pour pas rester seule. Dis-lui à quel point il a bien joué, elle me fait un clin d’œil, je compte sur toi, me sourit-t-elle avant de rentrer de nouveau.
Je les regarde au loin et vois le plus grand d’entre eux s’écarter du groupe pour me rejoindre.
— Evening, Morgane.
De la vapeur s’émane de son sourire. La manière dont il a de dire mon prénom va me manquer. Son bonbon à la menthe ne le dérange jamais quand il parle, comme s’il était assez agile pour faire comme s’il n’existait pas.
— I love, loved it ! It’s great ! Et tu chantes bien, you sing great.
J’ai décidé de parler plus souvent français avec lui, il m’avait bien dit qu’il voulait lui aussi s’améliorer.
— Thank you ! I don’t usually sing with my band but With Or Without You is easy to harmonize with. I’m glad you liked it.
Je lui rends un petit sourire puis je n’ai plus rien à dire. J’ai juste envie de le revoir chanter sur scène.
— And, I saw you took pictures, can I see them ?
— Ah ! Euh… Comment trouver une excuse, il ne faut absolument pas qu’il les voie, Alix, have my, my…
— Your camera ?
— Yes, she have my camera, sorry, une autre fois.
Il se contente de hocher la tête. Son visage s’était illuminé. Mais je me montrerai plus tard. Quoi que… En réalité, il ne les verra sûrement pas, on est samedi soir et je repars lundi. Je ne le reverrai plus jamais après ce soir…
C’est pas si grave. Ce n’est pas comme si je m’étais attachée à lui ou inversement. On a juste passé un peu de temps ensemble.
Je n’ai pas réussi à profiter du reste du concert. Mes pensées ne voulaient pas s’arrêter de défiler.
Pourquoi est-ce que je dois repartir aussi tôt ? Pourquoi pas rester ? Mais c’est impossible, je parle pas anglais ! Justement, je peux apprendre. Ça n’a aucun sens, ma famille, mes études, mes amis sont en France, ma vie est en France… Ce n’est pas le moment pour se poser de telles questions, c’est la dernière fois que je vois Aidan, il faut que je vive ce moment.
Mais rien n’a pu m’apaiser. Même pas la voix de Rose ou d’Aidan. Ni l’unique bière que j’ai accepté de boire.
— Bon. Morgane, souhaite-moi courage avec le batteur. Je vais rester boire un verre ou deux et je te tiens au courant !
Je m’attendais à devoir rentrer seule, j’ai bien fait d’amener mes écouteurs. Je les sors de mon sac à main quand une chevelure rousse familière s’approche.
— You’re not going home with Alix ?
— No, she drink a little.
— Want me walk you home ? It’s like twenty minutes on foot.
— Euh… you don’t…
— No, I’m not staying, I’m so tired and being in there feels like working at the pub. Il affiche une expression de dégoût amusante. Je n’ai toujours pas complètement compris son type d’humour.
— But you…
— Come on, I won’t let you alone when it’s so dark. I don’t like repeating my mistakes.
— Oh. Okay, thank you.
Il a raison. Il m’en doit une.
On commence à s’enfoncer dans les rues sombres de Dublin. Heureusement, elles ne sont pas aussi terrifiantes qu’avant-hier.
— Sorry for letting you down the other day. I really didn’t mean to be rude.
— It’s okay, you have to… for your girlfriend.
— My what ? My girlfriend ? Je vois, dans la pénombre, son visage se refermer.
— Yes… the singer, Rose.
Un silence. J’ai dit quelque chose de mal ? Ma gorge se serre.
— Oh God, no. Rose isn’t my girlfriend. She’s like the gayest girl I know. She’s my best friend, and she’s even taken.
… Quoi ? Gay, Rose et taken dans la même phrase ?
Attends. Rose est lesbienne ? Rose est lesbienne en plus d’être en couple ?!
Je me sens terriblement idiote. Idiote et rouge. Idiote et ridicule. Ah, je ne fais que me couvrir de honte.
Mais ça veut dire qu’Aidan n’est pas en couple, moi qui en étais persuadée…
— Oh. I’m sorry, je pensais
— Stop worrying all the time. It’s okay.
Il a raison, je me soucie trop de tout, tout le temps. Si seulement je pouvais être comme Aidan. Il a toujours l’air si calme et sûr de lui.
Quelques minutes passent, dans le silence. Un silence réconfortant. Le fait de savoir qu’il est à côté de moi me rassure, même s’il ne dit rien.
— Alix won’t come home tonight. I think she’s staying with my friend for the night, the drummer. Actually, I gave her his number so they could go out some time. It could work out.
Le batteur… Alix m’a caché qu’elle discutait avec lui ! Je croyais qu’elle allait tenter sa chance. Et je connais même pas ce batteur, elle lui fait vraiment confiance ?
— His name is Don, he’s a good friend and, trust me, she’s safe with him. He’s a really nice guy.
Il me fait à nouveau un de ses sourires rassurants qui donnent envie de lui faire un câlin, ses petites fossettes ressortent et ses taches de rousseur…
Puis on arrive à destination. On a encore un peu parlé de son concert, j’ai réussi à comprendre et inversement. Je déverrouille la porte de la librairie et c’est le moment de lui dire au revoir.
— See you later, then. Maybe on Tuesday, I don’t work on Monday.
Dis-lui. Dis-lui que tu pars et que vous ne vous reverrez plus. C’est important qu’il le sache.
— Yes, see you later. Good night.
Ses yeux légèrement entourés de noir me fixent un petit moment. Il me rend mon good night, les mains dans les poches de son jean, puis repart. Je me retourne et traverse la porte de la librairie.
Merde… merde. C’était la dernière fois que je le voyais, et j’ai rien dit, j’ai rien fait… J'aurais pu faire tellement plus. J’aurais dû agir. Je peux encore le rattraper, lui attraper le bras pour lui dire… lui dire quoi ? Je ne sais même pas comment dire partir en anglais. Putain… il faut que je sorte, juste lui dire un mot.
Mais je ne bouge pas, je reste figée, seule dans l’obscurité de la librairie. Je ne veux pas croire que notre histoire devait finir aussi tôt.
Je ne veux pas croire que je viens de lire le chapitre final.
Chapter Text
Alix n’est toujours pas rentrée. Mais j’ai confiance en Aidan, il m’a dit que Don était un bon gars.
J’ai passé la nuit à ressasser, à tirer et retordre mes pensées, à me demander ce que je veux vraiment. J’aimerais que tout soit plus clair, mais pour l’instant tout est flou. Comment savoir si je veux rentrer en France ou rester encore un peu ici ? Comment annoncer mes doutes à mes parents ? J’ai pris une année de césure pour réfléchir à tout ça, mais au fond, est-ce que j’y ai pensé sérieusement une seule fois ? Non. Pas vraiment.
Je me dis qu’il me faudrait plus de temps… Mais j’en ai déjà, du temps. Alors pourquoi ça ne suffit pas ? Pourquoi je tourne toujours en rond dans ce cercle vicieux ?
Une voix me dit que ma mère me dirait quoi faire. Qu’elle sait toujours quoi faire. Mais c’est faux. Elle force, elle impose. C’est elle qui m’a poussée dans des études qui ne me plaisaient pas. Je devrais arrêter d’écouter cette voix, mais c’est ma mère. Comment on fait ça ? Comment on désapprend à chercher l’approbation de son parent ?
J’ai presque vingt ans et je ne sais toujours pas vivre sans demander la permission, sans avoir peur de décevoir. Pourquoi ? Pourquoi j’en suis encore là ? J’aimerais tellement rencontrer quelqu’un qui ressente la même chose que moi… Je me sens terriblement seule.
Autour de moi, tout le monde semble savoir où il va. Alix et son école de commerce, Andry et sa vie à Dublin, Charlie et sa maîtrise des langues… même Aidan semble avoir chacune de ses décisions sous contrôle.
Et moi ? Quel est le mien ? Qui est-ce que je veux devenir ? Me lever chaque matin pour aller dans un laboratoire ? Certainement pas. Mais alors, où est-ce que je veux aller ?
Je me vois bien, un matin, me lever pour faire ce qui me plaît : lire un livre au hasard dans ma bibliothèque, peindre dans mon jardin, promener un chien au bord de la mer, prendre des photos des moutons et du ciel gris. Puis rentrer, préparer un chocolat chaud, et écrire. Écrire un roman sur une fille trop timide, protégée par une bulle faite de peurs et d’habitudes. Jusqu’à ce qu’un rayon de soleil perce cette bulle et lui montre le monde. Une maison pleine de musique, une lumière douce et orangée, et quelqu’un à mes côtés.
C’est peut-être ça, ce que je veux.
Mais c’est impossible, non ? Personne ne vit comme ça. Avoir une maison, écrire des livres, aimer quelqu’un tout à la fois ? C’est de la fiction.
On ne m’a jamais appris à rêver. Ma mère disait toujours que les rêves ne sont pas réels, qu’il faut croire en ce qui est possible. Mais je ne dois plus suivre ses conseils.
Je me souviens du brouillon que j’avais écrit au collège. Il y avait une super-héroïne, de la magie et des monstres, et j’en parlais tout le temps à mes proches. Mon carnet était rempli de mon écriture maladroite, de détails sur l’univers que j’avais inventé.
Autour de celui-ci, j’avais écrit des nouvelles, des idées de scénarios et même des pièces de théâtre bancales. Énormément de poèmes que j’écrivais du point de vue de ma protagoniste. C’était mon style d’écriture préféré.
Un soir, je n’ai plus trouvé mon carnet, habituellement posé sur ma table de chevet. Je savais qu’elle me l’avait pris. Elle m’a dit qu’elle me le rendrait si j’augmentais ma moyenne en maths. J’ai refusé. Alors elle l’a brûlé.
Depuis, j’ai travaillé dur pour ne plus la décevoir. Mais je n’ai jamais cessé d’écrire, en cachette. Tous les soirs, avant de dormir, je continuais les aventures de mon héroïne. Puis, au lycée, je l’ai peu à peu abandonnée. À force, elle est devenue comme moi : trop timide, trop froide, trop discrète. Elle avait perdu sa force et sa joie de vivre. Alors j’ai arrêté d’écrire et je me suis consacrée aux études.
Mais j’ai continué à écrire des poèmes de temps en temps. Évidemment, ils n’étaient plus aussi fantastiques que les premiers et reflétaient surtout mon train-train quotidien et mes hauts et mes bas. C’était la seule manière qu’il me restait pour m’exprimer.
Malgré tout, on ne m’a jamais appris à être une artiste. Comment en devenir une maintenant ?
Est-ce insensé de vouloir créer sans expérience, juste avec des idées ? Est-ce que des études de lettres m’iraient ? Est-ce qu’avec un bac scientifique c’est même possible ?
Je devrais arrêter de trop réfléchir. Il y a encore trop de contradictions dans ma tête. Pour l’instant, je vais rentrer en France, retrouver ma famille. Mon vol est demain, je ne vais pas changer ça.
Mais rien que l’idée de rentrer me serre l’estomac.
Alors je ne rentrerai pas. Ça y est. J’en suis certaine, je ne rentrerai pas.
Alix est rentrée en fin de matinée. Elle m’a raconté sa nuit avec Don, même si j’aurais pu m’en passer.
— C’est vraiment un des mecs les plus beaux que j’ai rencontrés… métisse, peut-être latino… Mais tu sais, ça n’ira pas plus loin. C’était juste pour hier soir. De toute façon, tu sais, je suis une femme.–
— Indépendante… Je sais, Ali.
Elle me regarde, un peu agacée. Elle voit bien que je ne suis pas dans mon assiette. Depuis ce matin, mes pensées ne me lâchent pas, je suis épuisée.
— Morgane, sérieux, qu’est-ce qu’il se passe dans ta tête en ce moment ? Tu vas tout me raconter, ça va te faire du bien.
Et elle avait raison. Après avoir vidé mon sac pendant presque une heure, je me suis sentie plus légère. Je devrais faire ça plus souvent, communiquer.
— En gros, t’aimerais rester en Irlande quelques semaines de plus, pour souffler, passer du temps seule… et éviter la France encore un peu, c’est ça ?
— Le problème, c’est mes parents. J’ai peur de–
— Peur qu'ils refusent que tu prennes des vacances plus longues ? T'as peur qu'ils s'énervent parce que tu veux prendre du temps pour toi ?
Elle me fixe en silence, comme si elle me donnait une leçon.
— C'est ridicule, tes parents sont pas comme ça. Tu peux rester autant de temps que tu veux, ils n'ont pas leur mot à dire. Et si, par téléphone, ils te demandent de rentrer en France en urgence, je t'arracherai le téléphone des mains et prendrai ta défense, me dit-elle avec fermeté.
— Merci Ali, mais
— On peut annuler ton vol, prévenir tes parents et Michael. Et si t’as encore des économies, tu peux rester. Tu pourrais même bosser à la librairie pour payer le loyer.
— Travailler ici ? C’est pas bête…
Ça couvrirait mes frais, et en plus, travailler dans une librairie pourrait m’aider pour mon projet de livre… si j’ose vraiment le commencer.
— Donc, juste comme ça, t’as tout prévu pour que je reste ici ?
— Si t’as le courage de rester seule à Dublin, oui.
Donc tout dépend de moi.
— J’y arriverai.
On s’est affalées sur le canapé pour regarder les photos du concert. J’ai envoyé à Alix celles où elle apparaît et j’ai gardé le reste pour les trier et les éditer.
Une première du groupe, une de la foule, puis une d'Aidan, puis encore une autre… et une autre… et… j'ai beaucoup de photos de lui, et ce n'est pas un constat positif. Je défile une dernière fois quand je tombe sur la photo parfaite : le bassiste regarde en direction de la caméra, un immense sourire aux lèvres, un peu gêné mais surtout rayonnant, sûrement prise quand il a perdu son tempo. Il est beau, pris sur l'instant, avec un éclairage coloré parfait.
Il est comme… féerique ? Comment expliquer ça autrement ?
— Tu trouves toujours qu'il ressemble à un lutin ?
dis-je à Alix en lui montrant l'image affichée sur mon téléphone.
Elle la regarde attentivement.
— J'avoue qu'il est vraiment pas mal sur cette photo. Mais ça ne veut pas dire qu'il ne ressemble pas à un Weasley la plupart du temps.
Elle rigole à nouveau à sa blague, qui n'a pas changé depuis qu'on a eu cette discussion.
En parlant d’Aidan, je lui demande si rester ici me permettra de me rapprocher de lui. Je veux dire ça en tant qu’amie, évidemment. Même si Rose est lesbienne et qu’il est probablement célibataire, je ne tenterai jamais ma chance avec lui. Être son amie serait déjà un exploit. J'en apprendrai plus sur ses centres d'intérêt, son passé, ses rêves, ses défauts… J'aimerais apprendre tellement de choses sur lui. Être son amie.
Je ne sais pas pourquoi ça me tient tant à cœur. Sûrement car j'ai peu d'amis et que je m'attache à la première personne qui s'intéressera à moi… oui c'est sûrement ça.
Ma tête se dépose contre un coussin, mon téléphone sur mes genoux. J’ai hâte de vivre tout ce qui va m’arriver. Planifier la suite de mon voyage à Dublin n'a pas été compliqué. Il ne me reste plus qu'à le vivre.
Chapter Text
Andry, Charlie et moi avons accompagné Alix à l’aéroport. Elle en a profité pour expliquer ma situation au couple. Ils ont été très compréhensifs et m’ont répété que si jamais j’avais besoin d’aide, je devais les appeler en premier. J’ai récupéré leur numéro de téléphone respectif et ça m’a enlevé un poids de la poitrine. Je sais que je ne serai pas seule.
On est restés tous ensemble jusqu’à ce qu’Alix ne doive partir pour de vrai. Je me suis rendu compte que je n’y arriverai pas sans elle. Je me suis surestimée.
Est-ce que j’arriverai à me lever tous les matins pour aller travailler à la librairie ? Car oui, c’est officiel, je travaillerai à la librairie de Michael pour une longueur indéterminée, comme un open-ended contract. Michael m’a donné un emploi du temps, environ vingt-sept heures par semaine avec un salaire qui me convient parfaitement et qui conviendra au prix du studio qu’il loue.
Tout se passe pour le mieux, je ne peux rien demander de plus. J’ai toujours rêvé de vivre ce qui est en train de m’arriver.
Mais ce rêve est terne sans la présence d’Alix. La solitude que je vais vivre m’empêche de respirer correctement. Sans Alix je suis perdue. J’aimerais annuler tout ce qui vient d’arriver pour me trouver à côté d’elle dans l’avion. Mais je ne peux plus rien changer et je dois l’assumer.
Si seulement c’était plus simple.
La quiétude que j’aimais tant dans la rue de la librairie s’est transformée en anxiété. C’est trop silencieux d’être seule dans le studio. J’ai l’impression de redevenir collégienne et de passer ma première soirée seule, sans mes parents. Un sentiment que j’avais réussi à surpasser pendant mes études de médecine en me retrouvant seule dans mon appartement étudiant. Je suis redevenue cette collégienne apeurée.
Pour ne plus entendre mes pensées, j’ai mis la musique à fond depuis une enceinte qu’Alix m’a laissée. Rien de mieux qu’un peu de rock pour mettre fin au silence. Je me suis allongé sur le petit canapé de la pièce de vie, les jambes surélevées sur l’accoudoir. La musique parvient à calmer mes pensées mais une phrase se fraie un chemin à travers la mélodie.
J’ai hâte de voir Aidan.
La nuit m’a portée conseil.
Ce matin, je me suis réveillée bien plus sereine que la veille. J’ai tout de même eu du mal à trouver un sommeil paisible. À chaque mouvement dans le lit, je m’attendais à sentir la présence d’Alix à ma droite… mais seul le vide s’y trouvait. Elle m’a appelée hier soir pour me dire qu’elle était bien arrivée. Elle avait hâte de reprendre les cours, même si elle aurait adoré rester ici, avec moi.
Dès mon réveil, j’ai allumé mon ordinateur pour jouer aux Sims 4, pendant une trentaine de minutes. C'est ma façon à moi de me réconforter quand je me sens seule, puis j’ai commencé à me préparer.
Une grande solitude m’a envahie au moment de quitter l’appartement et de rejoindre la librairie. Le fait de devoir parler avec Michael n’a rien arrangé. Ça m’a mis un poids supplémentaire sur l’estomac. Mon plus gros blocage reste l’anglais. Entourée de francophones ces deux derniers jours, j’avais presque oublié à quel point cette langue me tétanise.
— Hello, hello, Morgane. Had a good night's sleep ?
Alix lui avait demandé d’être indulgent avec moi, de parler un peu plus lentement que d’habitude. Visiblement, il a pris sa demande au sérieux, et je lui en suis sincèrement reconnaissante.
— Hi, yes, I had a good night. I just feel… a little alone… Alix -
— Oh sure, since Alix left, it must be quite a tussle for you. But don’t worry ’bout that, Aidan and I are here. For the moment I’m alive, of course!
Il souffle du nez, amusé par sa propre blague, que je n’ai pas comprise. Mais je n’ai pas le temps de m’y attarder, car Aidan sort de l’arrière-boutique.
Il a dû arriver en avance. Pourtant, moi aussi je suis descendue cinq minutes avant l’ouverture. En voyant sa chevelure rousse apparaître, une vague de soulagement me traverse. Mon ventre se dénoue un peu, mes épaules se relâchent.
Comme si je retrouvais un phare après avoir passé des jours en mer dans l’obscurité totale.
Je ne pensais plus le revoir après samedi soir, je croyais avoir tout gâché en me défilant. Mais maintenant, tout semble plus clair. J’ai réussi à avoir plus de temps avec lui.
— Shut up, grandpa. You’re not that old yet, il lâche en lançant un regard moqueur à Michael en s’adossant au chambranle de la porte. Le haut de son crâne frôle le cadre. Puis il tourne la tête vers moi.
— Morning, Morgane, m’annonce-t-il en me perçant les yeux avec son regard clair. J’ai toujours l’impression qu’il arrive à lire dans mes pensées.
— Good morning.
Je n’ose pas prononcer son prénom. Pas encore. Pour l’instant, je me contenterai de ça.
Je ne sais pas s’il a déjà deviné qu’Alix est repartie en France et que j’ai décidé de rester. Aidan est toujours une énigme à mes yeux.
Tout de même, je commence à reconnaître la différence entre la voix qu’il utilise quand il s’adresse à moi et celle qu’il emploie d’ordinaire. Son accent change légèrement, ses intonations aussi. J’ai remarqué ça quand il parle au téléphone. En temps normal, sa voix est plus grave, plus rapide, presque trop vive pour que je suive.
L’aîné reprend, après avoir ri une nouvelle fois.
— So, you should know it, but this bookshop has not a lot of customers. It’s usually pretty calm. Aidan will explain all that to you again but you’ll have to help for carrying stuff like books and packages. Then it’ll be for the clients. You shall communicate and advise them, so the atmosphere of the bookshop remains calm and pleasant. I know it’s a lot to ask but that tall man here will help you out while I read.
Il s’interrompt brusquement, passe derrière la caisse et s’installe avec un livre, comme s’il avait tout dit.
En fait, il est vraiment flemmard. Mais je le comprends. À son âge, avec une nouvelle recrue sous la main, j’aurais fait pareil.
J’ai compris presque tous les mots de sa longue tirade. Je crois que j’ai saisi l’essentiel : aider à porter les cartons et conseiller les clients. Rien de très compliqué.
La marine n’a pas été très dynamique et rapidement j’entends le vieux coucou de la librairie sonner midi. Ça veut dire qu’il est l’heure de déjeuner avec Aidan. Je ne connais pas encore vraiment ses habitudes, à part qu’il mange ici, dans la boutique.
Je me dis que je pourrais l’inviter à manger chez moi. Chez moi… C’est encore étrange de le dire, mais oui, je suis officiellement locataire maintenant.
Michael nous a laissés seuls pour la pause du midi en lançant un simple : I’ll come back after lunch time, avant qu’Aidan ajoute : he’s probably going to The Nightingale.
Il est en train de retourner la pancarte du côté closed quand je lui adresse la parole.
— Euh… You can eat, with me, if you want, je lui propose en pointant le plafond du doigt.
— Upstairs ? In your flat ?
Il n’attend même pas ma réponse. Son visage s’illumine immédiatement.
— Yes ! I’d love to. I’m bored of always eating alone.
Savoir qu’il mange souvent seul me serre un peu le cœur. Mais ce midi, il ne mangera pas seul et c’est grâce à moi. Rien que d’y penser, je me dis qu’Alix serait tellement fière de moi.
Quand il a passé la porte de l’appartement, l’ambiance terne et silencieuse s’est soudain transformée en quelque chose de plus doux, plus vivant. Ce n’est pas la première fois qu’il vient ici, mais c’est la première fois qu’on s’y retrouve vraiment seuls.
J’ai vite lancé une musique d’ambiance, un mélange de guitare acoustique et de voix douce. J’espère vraiment que la playlist tiendra au moins deux heures. Je serais terriblement gênée si on se retrouvait soudain dans le silence, juste lui et moi.
Je n’avais pas prévu qu’il monte manger ici. Rien n’est rangé… Des vêtements traînent un peu partout, la vaisselle de la veille attend toujours d’être lavée, et mon ordi est resté allumé sur les Sims. J’oublie tout le temps de le mettre en veille et Alix n’était pas là pour me le rappeler.
Je le vois balayer la pièce du regard. Son regard s’attarde un instant sur l’écran encore allumé, puis il avance vers la cuisine ouverte. De là où il est, il peut voir mon lit, évidemment pas fait, et la pile de livres que j’ai ramenés de France ; j’avais peur de m’ennuyer. Juste à côté, ma 3DS couverte de stickers, posée près de mon appareil photo.
À ce moment-là, je me sens particulièrement vulnérable. J’ai l’impression qu’il voit tout de moi, d’un coup. Comme s’il avait accès aux souvenirs de mon enfance et à tous mes plus grands secrets.
— What… do you have to eat ?
— I brought some leftover food, as usual.
On n’a pas beaucoup parlé ensuite. On s’est assis face à face, sur la petite table à manger. Heureusement, la playlist comble le silence qui s’est installé. Je finis rapidement mon assiette alors qu’il est presque au bout de la sienne.
— So, apparently, you like The Sims ?
Oh non. Exactement le sujet que je voulais éviter. J’ai honte d’encore y jouer, ça me donne l’impression d’être immature.
— Yes. I have my ordinator only. I don’t have, euh… other game.
Il me regarde, l’air un peu surpris, puis il laisse échapper un petit rire. Pas moqueur, plutôt affectueux.
— In ordinator you mean a laptop ?
Laptop, laptop… Il faut absolument que je retienne ce mot.
— Yes, sorry.
— You don’t have any other game than The Sims ?
— Yes, enfin- no. I don’t have any other game.
On rit ensemble de mon accent. Mes joues rougissent légèrement. J’ai vraiment du mal à exprimer exactement ce que je pense, mais si ça le fait sourire, ce n’est pas si grave. Mes phrases sont courtes et hachées, j’espère que ça ne l’agace pas trop.
— It’s funny because I freaking love The Sims too. I spent all my childhood with this game. I was so addicted to it, dévoile-t-il comme s’il parlait d’une banalité.
Aidan, le Aidan, est fan des Sims. Je n’aurais jamais imaginé qu’un type comme lui joue à ça. Le grand bassiste, celui qui me semblait si impressionnant, passe aussi des heures à construire des maisons et des familles fictives.
J’adore ça.
— The Sims is your favorite game ? j’ose lui demander pour ne pas laisser tomber la conversation.
— Oh, it could be. I have special attachments to it, il songe en fixant le plafond, I like that cowboy game too, though.
Could be… encore un de ces temps que je n’arrive pas à saisir. Mais tant pis.
— Red Dead Redemption ? I love this game.
J’ai eu l’occasion de jouer les cowboys avec Tafi, un des grands frères d’Alix qui passait ses journées devant la console quand on était encore lycéennes.
— Crap ! Really ? That’s so cool to have someone to talk about it. Don only plays shooters and I hate him so much for that, il prend une inspiration, and yet he’s my best friend.
J’aurais aimé rire avec lui, mais je n’ai pas tout compris, surtout quand il se met à utiliser des termes de jeux vidéo en anglais. J’ai aussi l’impression qu’il a commencé à parler plus vite, sûrement parce qu’il parle d’un sujet qui le passionne. Il me sourit pendant que je prends son assiette pour la poser dans l’évier déjà rempli.
Il nous reste encore une grosse heure avant de devoir rouvrir la boutique et je n’ai aucune idée de ce qu’on pourrait faire. On pourrait parler de tout et de rien, mais je ne me sens pas encore capable de tenir une vraie conversation. Enfin, j’ai quand même réussi à parler un peu de jeux vidéo avec lui.
J’aimerais tellement pouvoir aller plus loin, lui dire à quel point j’aime la littérature, partager mes réflexions sur le développement des personnages… Mais pour l’instant, c’est impossible, et c’est terriblement frustrant. Si seulement la conversation pouvait se faire en français.
On pourrait toujours utiliser un traducteur en ligne, mais j’ai peur que ça crée une distance entre nous, et j’aimerais repousser ça le plus longtemps possible.
— Do you know who’s playing ? me demande-t-il depuis le canapé, en pointant mon enceinte dans le coin de la pièce.
Je regarde mon téléphone pour vérifier, mais je ne vois pas le détail des artistes, seulement le nom de la playlist.
— Euh, well. It’s indie folk… I like this… this kind of music.
— I tried to practice arpeggios on guitar but, Jesus, it’s hard.
Mon visage se renferme légèrement. Je croyais qu’il ne jouait que de la basse.
Actually, I play acoustic guitar, I started music with guitar before switching to bass.
— Okay, c'est… cool…
Que je ne redise plus jamais cool comme ça, j’ai l’air tellement idiote.
— You know, you could really pick up new words by listening to the lyrics. Folk’s great for that. The words are soft, simple and poetic… and often a bit sad too, but in a lovely way.
Il enchaîne ses phrases avec tellement d’enthousiasme que ça en devient contagieux. Je vois tout de suite qu’il adore ce qu’il raconte. Ça rend le sujet encore plus intéressant… et Aidan encore plus attendrissant.
Évidemment, dès que la librairie sera fermée, je vais écouter les paroles de ces chansons folk encore et encore, en espérant y apprendre quelques mots.
La fin de l’après-midi est passée à une vitesse folle. J’ai installé quelques décorations d’Halloween que Michael m’a données. Il avait déjà bien préparé la boutique, mais il a repéré quelques détails manquants : des toiles d’araignées à l’entrée et des guirlandes citrouilles sur les bibliothèques.
Les clients se sont succédé tellement vite que j’ai eu du mal à répondre aux messages d’Alix. Elle m’a envoyé des idées d’activités à faire à Dublin, comme aller au Phoenix Park ou visiter des musées qu’on n’a pas eu le temps de voir ensemble.
Michael est parti chez Monica et n’est toujours pas revenu. Il a laissé Aidan s’occuper des derniers détails avant la fermeture.
Après avoir déposé une petite figurine de vampire près de la caisse, je le rejoins dehors, devant la boutique. Les arbres ont presque perdu toutes leurs feuilles, elles s’entassent au sol, mouillées par la pluie en renvoyant un reflet bleu pâle du ciel. Aidan semble fait pour cet endroit, ses cheveux aux couleurs de la saison et ses yeux se fondent dans le gris-bleu du ciel.
La vue semble être une peinture, immatérielle, trop harmonieuse pour exister. Trop parfaite pour être réelle.
Je vois la mâchoire d’Aidan mâcher quelque chose. Encore un chewing-gum.
— I’m not working tomorrow, I’ll only see you Friday, it’s going to be a bit long before I see you again, il fourre ses mains dans les poches, frissonnant. I’ll send you my schedule and if you need anything just text me. I understand some things… tricky without Alix.
Je n’ai pas tout compris à la fin de sa phrase… Mais est-ce que c’est normal qu’ici, tout le monde soit aussi gentil ? À ce rythme, à la fin de la semaine, j’aurai toute une liste de numéros à appeler si jamais j’ai un souci.
— Thank you. Comment on dit pour tout déjà ? Thank you, for… all, je tente alors.
— We say, thank you for everything, remarque-t-il.
— Oh, sorry-
— Hey, stop apologising for everything you say. Pal, you need more confidence in yourself, ajoute-t-il avec un ton plus sérieux et un accent plus marqué que d’habitude.
J’avais oublié que sa voix pouvait autant changer.
On s’est salués et il a traversé la rue. Mon cœur battait plus vite que d’habitude, sûrement parce qu’Aidan s’est montré moins léger avec moi. Même s’il est parti avec un grand sourire, j’ai senti qu’il se souciait vraiment de me voir manquer de confidence .
À peine rentrée au studio, j’ai lancé des morceaux de folk. Il m’a dit d’écouter attentivement les paroles, alors c’est ce que je vais faire pendant au moins une demi-heure. J’aurais aimé lui demander quelles chansons il préfère, les textes qui le touchent le plus… Mais je vais essayer de les trouver toute seule pour le moment.
Je connaissais déjà quelques titres, mais maintenant j’essaie de comprendre chaque mot, à cent pour cent. C’est plus difficile que je l’imaginais. Ils utilisent des mots plus poétiques et philosophiques que ceux que j’emploie. Je passe mon temps à chercher la traduction, c’est long, mais j’apprends de nouvelles choses. Des métaphores sur l’amour, des tournures de phrases que je n’aurais jamais osé inventer.
Finalement, même s’il n’est pas le meilleur prof du monde, Aidan a de bons conseils. On peut dire que c’est mon coach émotionnel. Une motivation à apprendre cette langue.
Chapter Text
Aidan n’était pas là aujourd’hui. Tout est plus froid quand il n’est pas là. J’ai vendu un livre à un client sans l’aide de Michael, c’est donc une immense victoire pour moi. Un homme voulait un cadeau d’anniversaire pour sa fille de mon âge, j’espère qu’elle appréciera Little Women.
Malgré tout, j’aurais aimé être moins seule. Mais j’ai fait le choix de rester indépendante, loin de la France. Je n’ai que moi-même à reprocher et même si je regrette déjà de ne pas être rentrée, je ne l’avouerai à personne, même pas à moi.
J’ai suivi les conseils d’Aidan et me suis attardée sur les paroles de toutes les chansons que j’écoute, puis j’ai eu mes parents au téléphone, et enfin Alix. Et maintenant, je tourne déjà en rond parce qu’il n’y a rien de plus ennuyant qu’être dans une ville remplie de personnes qui ne vous comprennent pas.
Bien qu’il y ait Andry et Charlie, je ne trouve pas le courage de les contacter pour passer du temps avec eux, j’ai l’impression que je gâcherai leur temps en amoureux. De toute façon, j’arrive très bien à m’occuper seule.
Mon ordinateur chauffe sur mes cuisses, la lumière qui en émane est la seule du studio. Le bureau est similaire à mes pensées, encombrées. Un reste de snacks à ma droite, la musique des Sims englobant la pièce. Mes lunettes commencent à me faire mal aux oreilles, je les porte beaucoup trop peu par rapport à ce qu'on m’a conseillé.
J’ai créé une nouvelle maison et deux nouveaux personnages. J’essaie de leur créer le futur que j’adorerais avoir. C’est un peu triste, mais c’est une manière comme une autre de me projeter.
Peut-être qu’Aidan joue aux Sims en ce moment même.
L’envie d’en savoir tellement plus sur lui apparaît toujours quand je pense à lui. Je ne sais même pas son âge. Aidan Collins, c’est tout ce que je sais de lui. Pourquoi ne fait-il pas d’études ? Pourquoi travaille-t-il autant ?
Je n’ai jamais été aussi curieuse de connaître quelqu’un.
J’ai envie de savoir ses packs préférés, ses styles de bâtiments, à quoi ressemblent ses Sims, est-ce qu’il est bon en décoration ? Ou bien sa musique préférée de folk, et le personnage qu’il trouve le plus intéressant dans tout l’univers du jeu vidéo. Oh, et aussi son auteur préféré, ou bien son autrice ? Peut-être qu’il apprécie la lecture engagée… Si je devais lui dire mon auteur préféré, je dirais qui ?
Juste à ce moment-là, mon téléphone vibre. Un sourire s’affiche sur mon visage. C’est Aidan.
Hi :)
My closest friends and I are celebrating Halloween tomorrow night around 9. It would be great if you could join us, but if you don’t want to it’s fine. You don’t have to dress up as anything, I probably won’t. So we’ll defile in the streets. Maybe I can meet you at the shop at 8, you tell me.
See you tomorrow !
Cette fois, il ne signe pas son message. Je lui réponds quelques secondes après.
I’m coming too ! At the shop at 8 is good.
Je contacte I am pour donner l’air que je suis de plus en plus à l’aise avec l’anglais, et il réagit avec un pouce en l’air. J’ai l’impression qu’il n’a aucun défaut.
Est-ce que je me déguise ? Si oui, en quoi ? Aidan ne se déguisera pas mais j’ai envie de donner une bonne impression à ses amis, montrer que je ne suis pas l’aigrie de service. Ses amis, je vais rencontrer les amis d’Aidan. C’est si intimidant. Et si je ne m’intègre pas du tout ? Et s’ils ne m’aiment pas ? Et si je ne comprends pas leurs conversations ? Et si je me ridiculise devant eux ?
En réalité, je ne crains rien, Aidan sera là. J’ai confiance en lui. Et non, je sais ce que dirait Alix, ce n’est pas parce que c’est un homme et que je me soumets au patriarcat. J’aimerais qu’elle soit là pour fêter Halloween avec nous.
Passer la journée de travail seule avec Michael me permet de vraiment sortir de ma zone de confort. Il n’arrête pas de me poser des questions et j’essaie toujours d’y répondre. De temps en temps c’est moi qui ose l’interroger et grâce à lui, j’en ai appris beaucoup sur la littérature classique anglophone. J’ai l’honneur et la satisfaction de constater que j’arrive peu à peu à me débrouiller dans une conversation.
Ça peut paraître anodin mais retenir les paroles de chansons m’ont vraiment aidé. Comment aurais-je pu me rappeler du terme searching sans avoir analysé les paroles de Bob Dylan ? Ça m’a permis de me rendre compte des capacités de ma mémoire. Depuis que j’ai arrêté les cours, j’avais oublié que je retenais facilement tout ce que je voyais. C’est exactement ce qu’il me faut pour apprendre l’anglais.
Le soleil s’est couché depuis une heure. Je me mets du noir sur les paupières, du rouge à lèvres et du mascara en guise de déguisement. En me regardant dans le miroir, mes cheveux bruns foncés encadrant mon visage, je ressemble à peu près à un vampire. Avec une veste noire pour ne pas avoir froid et une longue jupe de la même couleur, je me fondrai parfaitement dans la foule.
Avant de partir, je prends mon appareil photo comme à mon habitude, j’ajoute quelques affaires de maquillage dans mon sac à main et prends le soin d’éteindre mon ordi avant de sortir.
Ma poigne s’affirme à mon sac. Je suis stressée de sortir avec des gens que je connais à peine. Est-ce que c’est pas un peu dangereux ?
Mais mes muscles se détendent quand je vois Aidan sur un banc à quelques mètres de la librairie. J’espère qu’il n’a pas trop attendu. Il n’est pas déguisé et ça me rassure que je ne sois pas la seule à ne pas m’investir lors d’Halloween. — Morgane, annonce-t-il calmement en me voyant. Il se lève, you’re ready ?
J’acquiesce et, sans plus parler, on commence à marcher.
— I should probably tell you more about my friends…
J’ai du mal à écouter tout ce qu’il dit. Les lanternes et citrouilles s’accordent si bien à ses cheveux.
Basically, they’re all in my band, and they’re my best pals. I think you have seen Rose…
— Wait, je tends vaguement un bras vers lui, je le touche presque. What’s pals ?
— My folks ! Or my mates. Or… you get it.
— Yes. Thank you, je lui réponds avec un sourire plus expressif que d’habitude.
Je pense qu’il le remarque puisque ses sourcils se haussent légèrement. Je ne suis jamais autant ouverte, je suis moi-même étonnée. Peut-être que c’est ainsi que je pourrais gagner en confidence in myself.
So, first of all, there’s Chloe, she’s the blue-haired girl. I think you guys could get along well she’s introverted too., explique-t-il avec un regard complice mais rempli d’affection. Rose is her girlfriend and the best singer I know. She’s a bit like Alix, you know. The kind to party and dance all night. Alix aurait adoré savoir qu’Aidan l’avait aussi bien analysée.
De la vapeur enveloppe son visage, ses mains toujours fourrées dans ses poches. Sa veste est un peu courte, une coupe de bomber qui fait paraître ses jambes encore plus longues et fines qu’elles ne le sont.
And finally, there’s Don. And I’m not sure how to introduce him… maybe as a playboy ? But a philanthropist kind of playboy.
Je me demande si Aidan aussi a eu beaucoup de conquêtes. Il n’a pas l’allure d’un playboy. Du moins, je n’ai pas envie qu’il en soit un.
We’ve known each other since high school, finit-il avec un sourire fier. Fier que leur relation soit restée si forte depuis tout ce temps.
— Wouah, it’s a lot ! You all have the same… age ?
— Almost. Rose is the oldest, Don and I are the same and Chloe is almost your age, a bit older though.
Est-ce qu’il connaît mon âge ? Je ne pense pas lui en avoir parlé. Mais je pense que c’est l’occasion parfaite pour cocher une question de ma liste.
— And, how old are you ?
— Oh right. I never told you… I’m twenty-two and I'll turn twenty-three next May.
Ah ! Je le savais ! J’avais ouvert les paris avec Alix, j’étais convaincue qu’il ne dépassait pas les 25 ans. Je l’appellerai en rentrant en réclamant un virement.
On a le temps de s’échanger quelques mots avant d’arriver en face d’un bar près du fleuve. Des zombies servent les clients, déguisés en ogre ou bien… d’autres choses.
J’aperçois un visage asiatique à la chevelure bleue, Chloe, qui ricane en regardant Rose et Don se chamailler. Ces derniers parlent à une rapidité déstabilisante. Je suis moins si sûre de comprendre leurs délires maintenant.
Aidan les interpelle et mes mains recommencent à être moites. J’ai peur de ne pas trouver ma place avec eux.
— Good evening, lads !
Toute l’attention se porte sur nous… J'ai envie de partir. J’ai envie de rentrer chez moi, chez moi en France. En plus, je dois être ridicule avec mon soi-disant costume de vampire. Rose sourit à pleine dent en nous voyant.
— Guys, c'est Morgane ! Morgane, come here ! Ses cris me font sursauter. Je veux courir jusqu’à l’autre bout de la ville. Oh Jeez, you’re so tall ! Elle me regarde de haut en bas comme si face à elle se trouvait un immeuble.
Elle est bien le type à pomper l’énergie des autres. Comme l’a dit Aidan, elle ressemble à Alix. Presque en pire.
Elle s’est habillée en sorcière. Son chapeau lui manque mais j’ai juste à tourner le regard vers Don pour voir qu’il en a hérité. Celui-ci a un maquillage de squelette un peu maladroit mais dans le thème d’Halloween. Puis Chloe est déguisée en Coraline. Avec une veste jaune presque fluo et ses cheveux bleus. Aidan, avec son bomber beige et son jean basique, est le seul à se démarquer ce soir.
Il commence à m’introduire, posant sa main dans mon dos pour m’inciter à m’avancer, avant de l’enlever comme si elle ne s’y était jamais posée.
— Ladies and gentlemen, this is Morgane. She understands English better than you might expect, so be kind to her.
Je leur souris et ils me sourient tous en retour.
Dans leur groupe, j’arrive à reconnaître que Chloe est la plus introvertie. Bien qu’elle ait l’air timide, elle a les cheveux bleus vifs. Ça montre qu’elle doit savoir supporter le regard des autres sur elle.
Après qu’ils eurent discuté de leur costume respectif, et blâmé Aidan de ne pas s’être déguisé, on a rejoint une rue encore plus large et bondée. Je savais que l’Irlande était la ville mère d’Halloween, mais je ne pensais pas que les Dublinois prenaient cette fête si au sérieux.
— Yo ! Watch this shit !
Je le retourne vers l’endroit où Don pointe. La foule est agglutinée derrière des barrières qui préservent la route. Un nombre incalculable de gens tiennent leurs téléphones en direction du bout de la rue quand des immenses monstres articulés s’avancent, effrayant les spectateurs. Une grande sorcière suivie d’une fanfare et d’autres créatures.
Et là je comprends pourquoi Aidan paraît rabat-joie à ne pas s’être déguisé, Halloween est essentiel ici. Ce n’est pas comme les Français qui se déguisent une année sur trois.
Ça m’aide à me rappeler que ce voyage en Irlande n’était pas que pour fuir mes parents, mais aussi pour y découvrir cette culture.
Je reste un moment à regarder les gens costumés défiler, j’en profite pour prendre quelques photos. Puis Aidan me tapote l’épaule.
— Isn’t it too loud ? The band wants to visit some other streets, wanna come ?
J’accepte sans hésiter. Pour rien au monde je passerais à nouveau une soirée seule dans les rues de Dublin, surtout en cette soirée effrayante où tous les commerçants ont joué le jeu en décorant les boutiques.
Après avoir croisé des vampires, des super-héros extravagants et un groupe de tortues ninja ensanglantées, on est arrivés devant un parc à l’atmosphère beaucoup plus calme. Quelques personnes vagabondent aussi dans le jardin, il est encore tôt et les festivités sont loin d’être terminées.
Don prend de l’avance et s’installe sur un banc non loin. Ils sont déjà tous assis lorsque j’arrive, tous sauf Aidan qui n’a pas l’air de trouver de place. J’ai à peine le temps de m’en rendre compte que Rose s’exclame.
— Morgane ! I heard you take pictures, or that you like photography. J'acquiesce brièvement, let’s take some pictures together then !
Oh… mon cœur s’arrête, il faut absolument que j’aie supprimé les photos de l’autre soirée, ils ne doivent jamais les voir.
Je sors mon appareil pour vérifier rapidement que j’ai bien supprimé toutes les photos d’Aidan et, heureusement, il ne reste plus rien. J’ai réellement cru que mon cœur allait lâcher, autant de pression d’un coup, c’est déjà trop pour moi.
Je leur propose d’abord une photo d’eux tous, ils ont l’air d’être partants. Je m’éloigne alors, mon appareil entre les mains, j’essaie de tous les avoir dans le cadre, mais Aidan n’arrête pas d’être coupé.
— Euh, Aidan, you…
— Do I need to sit down ?
C’est exactement ce que je voulais dire. J’ai l’impression qu’il me comprend beaucoup mieux qu’auparavant et ça me réchauffe un peu le cœur, sans pour autant l’apaiser.
Il se trouve alors une place au bout du banc, forçant les autres à se serrer un peu plus. Maintenant que tout le monde est présent avec un sourire, je prends la photo, le flash se déclenche puis je retourne les voir.
— Wait ! My eyes were shut, I didn’t expect that exploding light-
— Morgane, come here, let’s take some all together !
Rose ne prend même pas la peine d’écouter la plainte de Don. Elle me rappelle de plus en plus Alix, cette manière de toujours couper la parole des autres mais aussi de toujours vouloir m’intégrer, de me sortir de derrière la caméra en m’invitant sur scène.
Après être parti quelques minutes, Aidan revient avec des bouteilles de bière en main, bien assez pour tout le monde. Je suis assise entre Chloe et Don, pendant que la chanteuse nous prend tous en photo. Le rouquin me tend une bouteille d’alcool en passant mais je refuse poliment. J’espère ne pas commettre de sacrilège à mon tour en refusant une bière en Irlande, mais l’alcool ne me réussit pas vraiment, enfin, c’est surtout qu’il ne m’intéresse pas trop.
Tout le monde se fait prendre en photo, je ne pense à rien d’autre qu’au tri que je vais devoir faire en rentrant au studio. Au moins, j’aurai un nombre incalculable de bons souvenirs immortels. Et aussi quelques photos d’Aidan et moi.
Le batteur a maintenant l’appareil entre les mains. Je prends peur à la manière dont il le prend, je sens mes épaules se contracter à l’idée de mon appareil se fracassant contre le sol.
Aidan est à ma gauche, ses mains se reposent sur ses genoux et Chloe est un peu plus loin à ma droite. Je n’ai jamais senti Aidan aussi proche de moi, nos épaules se touchent et je sens presque son parfum. J’aimerais me rapprocher encore plus mais le flash m’éblouit quand Don nous immortalise. Avec un rire d’enfant, il chuchote à Rose qui s’approche de lui.
— Oh my God, absolutely ! I knew who they reminded me of ! Elle s’écrie tellement fort que j’en sursaute presque. You guys are Mavis and Jonathan !
Un silence. Même sa petite amie ne réagit pas.
— Sorry, who ? finit par demander Aidan.
Je suis soulagée que je ne sois pas la seule à ne pas comprendre.
— You know… the lovers from Hotel Transylvania.
Je regarde Aidan, il a le même réflexe que moi. Nos regards se croisent rapidement et je ne peux qu’agréer à cette comparaison. Je l’imagine un instant dans le rôle de ce personnage maladroit mais tellement attachant et ça cohère avec le caractère d’Aidan si on enlève l’aspect maladroit, il a toujours l’air de savoir ce qu’il fait.
Nous rigolons à ce constat, le groupe d’amis s’échange quelques mots trop rapides pour que je comprenne. L’accent d’Aidan redevient fort avec ses amis, presque comme s’il parlait une nouvelle langue. Je me demande même s’ils ne glissent pas des mots de gaélique, tant leurs échanges sont incompréhensibles parfois.
Don a fini par prêter sa veste à Rose qui commençait à avoir froid dans son léger costume de sorcière. Pendant que cette dernière et sa copine discutent au bout du banc, j’essaye de distinguer les étoiles malgré la pollution lumineuse de la ville. Aidan est debout un peu plus loin, la lumière de son téléphone participe à cacher les étoiles que j’essaye d’observer. À ses côtés, Don fume sa deuxième ou troisième cigarette de la soirée. Je suis contente qu’Aidan ne fume pas comme Don ou Rose le font.
J’aimerais que ce moment de calme dure encore plus longtemps, mais j’ai juste à me rappeler que le temps n’est plus un problème. J’ai le temps.
Je prends donc un moment pour réfléchir à d’autres choses, du genre : où est-ce que je serai à Halloween prochain, avec qui, où ?… Mais un bâillement me coupe les pensées, je pense qu’il est l’heure de rentrer.
— I am going… leaving. I’m going to leave, j’annonce à Aidan en le regardant d’en bas.
— Oh, yeah, sure. Il regarde son ami sans aucune contrariété : « Don, I think I’m gonna walk with her a bit. Is it okay ?
Le concerné n’hésite pas à nous lancer un pouce en l’air accompagné d’un sourire.
On a salué tout le monde, Rose m’a offert un câlin que je n’avais pas demandé puis on a laissé les amis, légèrement alcoolisés, au parc. Je n’arrive qu’à me dire que je plombe l’ambiance.
Je suis obligée de suivre Aidan partout car je n’ai aucune idée dans quelle direction aller. Je lui fais confiance. L’air commence à être assez froid pour que l’on génère de la vapeur, les nôtres se mélangent presque, elles le feraient s’il n’était pas aussi grand. Les rues défilent et je commence à reconnaître le chemin, ce bar bondé de ce côté puis ces décorations autour du lampadaire… J'arriverai à rentrer seule à pied d’ici.
— I can finish alone. If you want.
— Do you hear yourself ? I’m not letting you go home alone, I’m not making the same mistake… I’m still sorry about what happened.
— It’s not your… faute, je tuerai pour que ce soit un mot transparent en anglais.
— Still, better safe than sorry. Une nouvelle expression de langage s’ajoute à ma liste.
Je devrais lui demander, avant qu’on arrive, pourquoi fait-il tout ça ? Pourquoi me raccompagner à chaque fois qu’il en a l’occasion ? Pourquoi quitter ses amis pour passer le temps à marcher dans le froid ? Je déteste ne pas savoir parce qu’en attendant, je culpabilise. Il devrait être en train de célébrer avec ses amis. Il devrait.
Pourtant il est là, il lève la tête pour regarder les guirlandes. Le pire dans tout ça, c’est qu’il n’a même pas l’air de regretter de m'accompagner, et ça me rend encore plus confuse. J’aimerais réussir à lire ses pensées juste pour répondre à mes questions sans avoir à les poser. Oh… la vie serait tellement plus simple ainsi.
Il me reste environ trois minutes pour lui poser la question. Comment est-ce que je la formule ? "What… why do… why are you… kind" ? Quelle horreur cette histoire d’auxiliaire, mais j’y suis presque.
"Why are you so kind ?"
— Well, it’s your stop.
À côté d’Aidan, la devanture verdâtre de la librairie. Il faut que je lui pose la question avant qu’il ne reparte, seulement une, juste pour alléger toutes celles qui tournent en boucle dans ma tête. Ou seulement lui dire quelque chose avant qu’il ne parte, quelque chose qui compte.
— When do I give the 5 euros ?
Je fais attention à bien prononcer euros de la même manière que lui.
Ce n’était pas forcément la chose la plus intelligente à dire, mais j’arrive au moins à le faire rire un peu.
— In what language do I need to tell you this ?
— Why not French ?
Il regarde autour de lui, un petit peu démuni.
— That was supposed to be a saying… Je continue à le regarder quelques secondes, alright, I can’t right now but maybe next week I will, just… wait and see.
— Thanks, je le remercie pour tout.
— Good night, Morgane. I really hope you enjoyed the night.
— I enjoyed the night. A lot.
— Then it’s all that matters.
Je lui agite la main en retour et il s’éloigne dans la rue.
Finalement, cette question n’était pas la pire des questions. Je ne regrette même plus de l’avoir posée, si elle me permet de me rapprocher en quelque sorte d’Aidan, tout me va. Bien que j’aurais aimé pouvoir répondre à d’autres questions plus importantes, juste pour me sortir de ce doute constant.
Notre amitié a-t-elle une chance ?
Chapter 10: Then, you get used to it.
Chapter Text
J’ai presque commencé à perdre la notion des jours. Ma première semaine ici a paru tellement longue sur le moment, elle est finalement passée beaucoup trop vite que prévu. J’aurais aimé profiter du moment.
Mes journées commencent à se ressembler, mais pas de la mauvaise manière. Ce n’est pas comme à l’université en France : se lever tôt, travailler dur, réviser puis se coucher tard, ça n’a rien à voir. En réalité je travaille dans cette librairie sortie d’un conte de fées, je gagne un salaire et mes journées ne ressemblent pas à des journées de travail au ciel gris. De toute façon, n’importe quelle journée accompagnée d’Aidan est une journée ensoleillée.
Grâce à Michael, ma culture littéraire irlandaise n’a fait que s’agrandir. Même si j’ai découvert de nouveaux auteurs, c’est principalement Wilde qui hante mes pensées. J’ai cette manie de toujours oublier qu’il était irlandais et Michael, fier comme il l'est de ses artistes irlandais, me frapperait s’il l’apprenait.
J’ai appris qu’Aidan ne travaillait pas à la librairie dans le même but que le propriétaire. Il a une culture correcte en littérature, mais ne cherche pas forcément à l’élargir en toutes circonstances. Aidan n’est seulement pas passionné comme Michael. Ou moi.
Peut-être qu’il s’intéresse à la littérature parce que c’est un art qui peut se rapprocher de la composition et l’écriture de paroles. Ça me fait me demander s’il écrit des chansons. Ça lui irait si bien.
Durant ces derniers jours j’ai continué à faire des pas en avant. J’ai appelé Andry et Charlie pour qu’on se voie tous ensemble. C’est vraiment important que je passe du temps avec eux. Parce que l’on s’apprécie mais aussi parce qu’ils sont francophones et que j’ai terriblement envie de parler français.
Je m’attendais à beaucoup de choses durant ce voyage mais pas à autant manquer la langue. J’ai constamment l’impression de jouer un rôle en parlant une langue qui ne m’appartient pas.
On s’est donc retrouvés tous les trois à un restaurant que je ne connais pas. Je fais entièrement confiance aux choix de Charlie qui connaît mon budget.
Andry a un pull tricoté rouge qui me rappelle presque Noël en avance. Son copain est dans des teintes bleutées et je ne peux m’empêcher de les voir comme des amoureux complémentaires. Leurs énergies sont parfaitement opposées. Un Irlandais blond pâle avec un Franco-Malgache chaleureux. J’aimerais avoir ce qu’ils ont.
— Donc, comment tu t’en sors sans Alix ? C’est bizarre d’être dans elle. Ses épaules qui me servent d’accoudoirs commencent à me manquer, souffle Andry en regardant en bas à sa droite, comme si Alix pouvait s’y trouver.
C’est vrai que sa petite taille me manque aussi.
— Je pense que je commence à m’habituer. C’est sûr que le studio est un peu vide sans elle qui s’agite dans tous les sens, mais c’est rare que je regrette d’être restée seule ici.
Je ne suis pas certaine de ce que je dis. Je crois que je suis en train de mentir. Il m’arrive parfois de regretter de ne pas être en France. Tout de même, je ne regrette pas qu’Alix ne soit pas restée plus longtemps… Désolée Ali, mais j’aime ma vie quand elle est calme.
— Et tu t’en sors avec l’anglais ? Y’a quelques semaines tu avais l’air tellement stressée par la langue, me demande Charlie.
— C’est vrai que j’ai eu très peur au début mais, peu à peu, ça commence à rentrer. J’arrive de plus en plus à parler dans les conversations, mais c’est l’accent de Michael mon plus grand challenge. Je rigole nerveusement en me rappelant de la bouillie de mots que Michael me donne à chaque fois qu’il m’adresse la parole.
Au moins le couple compatit.
— Aidan a dû beaucoup t’aider maintenant que vous travaillez ensemble ! C’est super d’avoir quelqu’un d’aussi ouvert sur qui s’appuyer. On était convaincus, plus moi que Andry, qu’il serait un très bon "prof".
— Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est un bon prof, il est plus gentil qu’instructeur. Mais c’est sûr que sans lui je ne serais peut-être pas restée.
Ils s’échangent un regard puis Andry reprend.
— Tu sais, quand je suis arrivé avec Erasmus ici pour la première fois, je m’attendais pas à voir autant de roux, je croyais vraiment que c’était un énorme stéréotype ! Surtout vu la réputation qu’ils ont en France, même moi j’avais des aprioris, tu te rends compte ? Mais quand Charlie m’a présenté un premier ami roux, Aidan en personne, tous ces aprioris ont disparu. Aidan est la personne la plus adorable sur terre… après Charlie. Mais tu sais ce qu’on dit : "les roux puent."
— Come on ! Hush ! On t’a assez entendu, intervient Charlie en couvrant la bouche de son copain.
— On comprend que son message est positif, il a juste du mal à le faire passer.
J’entends le rire étouffé d’Andry avant que Charlie enlève rapidement sa main.
— Eww ! Did you just do that ?! Le blond tient sa main comme si elle venait de se faire lécher.
— Yummy, ajoute Andry en se léchant les babines.
Attends… mes sourcils se froncent.
"Gross !"
C’est ce qu’aurait dit Aidan. Je l’ai déjà entendu le crier une fois en voyant le nombre de toiles d’araignée dans la réserve.
Ils ont enchaîné sur les histoires de familles et de leur plan de présenter Charlie à la famille d’Andry pour Noël. J’arrive à imaginer le pas que c’est à franchir pour eux, surtout que je ne suis même pas sûre que les parents d’Alix et Andry soient au courant de la sexualité de leur fils.
Alors qu’ils m’expliquent leur plan pour réussir à convaincre toute la famille que Charlie est "le meilleur copain qui existe", je sens mon corps stresser. Stresser à l’idée de présenter un copain à mes parents. Stresser en imaginant le regard dévisageant de ma mère sur lui, elle se tourne vers moi et ce regard me suit, elle est comme quoi… déçue.
Mais ce n’est que mon imagination, ma mère ne serait pas vraiment comme ça et surtout, je n’ai personne à lui présenter. Je ne peux juste pas m’empêcher d’imaginer cette possibilité de leur présenter quelqu’un un jour.
Le blondinet continue sur ses histoires de famille. La maison d’édition que Michael tenait et comment il a finalement décidé d’ouvrir sa petite librairie et de laisser les responsabilités à sa fille, la mère de Charlie. Une femme réellement remplie d’ambition qui a vu son rêve se réaliser quand elle a pu prendre les rênes de ce business jusqu’à présent lucratif.
C’est de cette maison d’édition que vient une grande partie du financement des études de Charlie, qui, je me rappelle, sont des études de langue réellement poussées et complètes. Je me demandais d’où venait toute cette richesse de famille et je le sais enfin, et ça m’apporte une nouvelle dimension de la vie de Michael dont je n’avais aucune idée.
On se sépare une heure plus tard, ils retournent chacun à leurs activités et me remercient pour cette petite pause en cette matinée chargée, bien que je devrais être la seule à les remercier d’être là pour moi. Je leur dois beaucoup, surtout à Charlie qui nous a guidés dans toutes nos activités avec Alix. Je n’aurais eu accès à rien de tout ce que j’ai aujourd’hui en Irlande.
Je les vois s’éloigner et sors donc mon casque de mon sac, l’apporte à mes oreilles et lance ma playlist habituelle. Toujours celle qui me permet de réfléchir calmement de tout et de rien lorsque je marche. Après le temps passé à l’écouter ici, je l’associe aux rues de Dublin.
La librairie est à une vingtaine de minutes à pied mais je vais me permettre de faire un détour pour découvrir un quartier de la ville que je n’ai jamais eu la chance de visiter auparavant. Mais surtout aller à une librairie trouvée sur les réseaux en plus d’une friperie non loin. La musique se lance dans mes oreilles alors que je vérifie sur mon téléphone le chemin à parcourir.
Quelques musiques plus tard, j’arrive à la friperie vintage, un tout autre style de musique y passe et accompagne bien le style des années 80 de la boutique. Alix l’aurait adorée. Des vestes en jean, des pulls de toutes les couleurs et surtout, une immense diversité de bijoux. J’aimerais lui acheter une bague pour combler le fait qu’elle ait raté cette boutique, mais laquelle choisir ?
Je sors finalement de la boutique avec un pull tricoté et une bague étoilée. Cette friperie correspond aussi bien à Alix qu’à Aidan. Je ne saurais comment l’expliquer, mais l’ensemble lui ressemblait et je suis certaine qu’il apprécierait y passer du temps, c’est donc impossible qu’il n’y soit jamais allé avant. Ainsi s’ajoute une nouvelle question à ma liste interminable : "connait-il cette friperie ?"
Quelques minutes plus tard, j’arrive à l’autre librairie. Elle est beaucoup plus moderne que celle de Michael mais je me rends compte que trouver un lieu plus rustique que sa boutique est une lourde tâche.
Je voulais visiter une autre librairie pour observer la manière dont ils installent les livres, où ils mettent les prix et comment ils organisent la caisse, des détails auxquels je n’aurais jamais fait attention si je ne travaillais pas dans ce domaine moi aussi. Je remarque le rayon de poésie au fond, prise de curiosité, j’y vais sans attendre.
Ce style est celui que je connais le moins bien, surtout dans la littérature irlandaise, mais si je veux en savoir plus, je le demanderai à Michael un de ces jours. Cependant, même en français, je n’ai comme grande référence que Rimbaud et son très cher ami Verlaine, dont j’ai lu très peu d’œuvres pour le moment.
J’aperçois Flowers of Evil sur une étagère. Si je laisse mon instinct me guider, ça doit être Les Fleurs du Mal… et effectivement, c’est de Charles Baudelaire. Des souvenirs négatifs du bac me parcourent mais je vois le nom d’Edgar Allan Poe plus loin sur l’étagère. J’avais trouvé une sorte de réconfort dans ses poèmes sombres et froids, similaires à ceux de Baudelaire.
En observant la diversité des œuvres d’Allan Poe, je remarque une partie "Bilingual Edition" et trouve un livre anglais-français du Corbeau. Michael n’a aucun exemplaire bilingue, donc cette découverte attise ma curiosité. Ça serait une bonne expérience, de juste me lancer dans un livre en anglais, pour de vrai, sans compter Pride and Prejudice dont j’avais lu les cinq premiers chapitres avant d’abandonner. Même si je n’arrive pas à tout comprendre, le français est là pour m’aider tout au long du poème.
Sans plus hésiter, je l’emmène avec moi jusqu’à la caisse et ressors de la librairie, le sourire au visage. J’adore faire les boutiques pour avoir ce sentiment de nouveau, savoir qu’il y a dans ton sac quelque chose que je n’ai jamais eu avant… C'est tellement exaltant ! Les petites choses comme ça sont mes petits bonheurs du quotidien.
J’installe mes achats sur mon bureau encombré à peine rentrée au studio. Je me rappelle de l’état intact du bureau à notre arrivée ici, il est maintenant impossible de discerner le bois sombre qui se trouve en dessous du bazar.
Le studio entier n’est pas dans un parfait état non plus, il a beaucoup changé ces dernières semaines. Il me correspond beaucoup plus qu’avant, c’est le plus important. Que je me sente chez moi.
Avant de me préparer un repas pour ce midi, je décide de prendre mon ordinateur et d’éditer les quelques photos que j’avais prises lors du concert et celles du soir d’Halloween. J’avais presque oublié que j’avais immortalisé tous ces bons souvenirs, revoir ces photos me permet de les revivre. Les photos défilent et je reste figée à nouveau, figée devant celle où sourit Aidan.
Elle est juste parfaite. Il est juste parfait.
Je remarque qu’il porte du vernis, ça lui rajoute vraiment quelque chose. Je ne l’avais pas vu sur le moment. Ça fait tout de même plus d’une semaine que ça a eu lieu. Je m’attarde sur d’autres détails, sur ses taches de rousseur, il en a quand même énormément, c’est impressionnant qu’elles soient si importantes. Puis ses yeux, mélange de bleu et de vert, éclaircis par un léger liner noir. On pourrait se perdre dans ces yeux peints par Monet.
Je me rends compte qu’il est attirant, bien qu’Ali dise le contraire. Je me demande s’il est sorti avec beaucoup de filles.
Il est le genre de gars à avoir la classe et dont toutes les filles sont amoureuses. J’arrive si bien à l’imaginer au lycée avec toutes les adolescentes le regardant marcher avec sa basse au dos. Il aurait été exactement le genre de garçon sur qui je tomberais amoureuse, sans jamais rien faire pour aller lui parler. C’est ça pour tout dans ma vie, si je ne vais pas vers les gens, les gens ne viennent pas vers moi. À part quand je renverse des pintes par terre, évidemment. Mais je pense être dans un chapitre de ma vie où il faut que j’ose pour que je réussisse à tourner la page et à avancer.
Tout ça pour dire que j’aurais idolâtré Aidan au lycée sans ressentir le besoin d’apprendre à le connaître. Je suis forte pour jouer les aveugles.
Cette photo est définitivement ma préférée de toutes, mais je ne la lui montrerai jamais. Cependant, j’aimerais trouver de bonnes photos du groupe et les lui envoyer. Ça serait sympa qu’elles lui plaisent, à lui et au groupe.
Après quelques minutes, j’ai ma sélection de six photos où l’on voit tous les membres, je les retouche et les mets de côté. Je regarde ensuite celles d’Halloween et mon visage se décompose en voyant la quantité de photos prises ce soir-là.
Des photos adorables de Rose et Chloe, puis des photos moins gracieuses avec Don et sa bouteille de bière. J’en trouve peu d’Aidan cette fois-ci, il y a surtout des photos ratées de ses cheveux roux ou bien des photos de groupe.
C’est là que j’arrive à trouver un bon cliché de lui et moi, sur le banc. Sûrement au moment où ils nous comparent aux amoureux d’Hôtel Transylvanie. Mon sourire est timide, presque inversé et lui a son habituel sourire confiant et réconfortant. Le flash nous éclaire presque trop et la photo obtient un effet vintage qui la rend tellement meilleure.
On dirait ce genre de photo que les parents montrent à leurs enfants pour raconter leur rencontre et leur jeunesse.
Ça me provoque un pincement au cœur.
Je décide de fermer mon ordi, de me lever et de me préparer un repas. Je lui enverrai les photos du groupe plus tard.
Chapter Text
Thank you for the pictures!! They look very nice, I'm glad we took them. Btw can you send me your schedule of the week at the library please ? We probably have spare time to share together, let me know.
C’est la réponse d’Aidan à mes photos. Je ne sais pas pourquoi, mon cœur se sent vide, un petit peu triste ou déçu, je n’arrive pas à le décrire. Ce sentiment m’empêche de répondre quoi que ce soit à Aidan, je ne suis inspirée de rien.
Je lui envoie tout de même mon emploi du temps, sans cet habituel enjouement qui accompagne mes messages, aussi bien que mes pensées.
Quatre jours sont passés depuis Halloween, je me suis sentie bien jusqu’à aujourd’hui. J’espère ne pas être dans ce même état étrange pour le travail.
En attendant, j’aimerais commencer à lire le fameux livre que j’ai acheté, au moins essayer de me changer les esprits avec.
Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary,
Over many a quaint and curious volume of forgotten lore—
Rien que ces premiers vers arrivent à me perdre. J’ai constamment le besoin de vérifier la traduction à la page de droite, et même en le faisant, j’ai du mal à comprendre le texte. Tout ce que je lis n’a aucun sens et mon cerveau n’était plus habitué à réfléchir ainsi. Je sais que je ne regretterai pas de faire quelques efforts si c’est pour m’améliorer.
J’arrive à bout des six premiers vers et je me permets une pause histoire de célébrer ma victoire, tout en essayant d’oublier les cent-huit autres qui m’attendent.
Tous ces vers ont été écrits minutieusement par le poète, chaque mot est calculé, chaque virgule est parfaitement placée. Je n’arrive qu’à me demander si je suis en capacité d’écrire un tel poème. D’écrire quoi que ce soit d’autre.
Je n’ai jamais réellement osé écrire parce que je ne pensais pas avoir assez de choses à dire.
On n'a pas assez vécu quand à 19 ans, nos histoires sont ennuyeuses.
C’est peut-être pour cela qu’il y a autant d’histoires dans ma tête. Elles me permettent de m’échapper et de me convaincre que j’ai déjà vécu plus d’une fois.
Je me rappelle de quelques vers que j’écrivais au lycée. Il m’arrivait d’écrire dans les marges de mes feuilles pour extérioriser tout ce que je ne pouvais pas dire à voix haute.
Quelques lignes qui me reflétaient. Des lignes romantiques, mélancoliques, ou drôles parfois. Mais tous ces vers sont enfouis quelque part profond dans des anciennes affaires d’école.
Il m’en reste cependant dans mon ordi portable, cachées dans des notes numériques encombrées. J’ai de vagues souvenirs d’avoir écrit ça pendant des classes en amphi’. J’écrivais souvent pour me plaindre de ma mère d’une belle manière, tournée en alexandrins et rimes embrassées comme si je me prenais pour une poète et non une étudiante en médecine.
Je sais qu’une part de moi a toujours voulu être une artiste incomprise du 18ᵉ siècle, mais par malchance j’ai fini dans une famille stricte de 2005, forcée à faire des études qui ne me correspondaient pas.
J’arrive à m’imaginer, arpentant les allées de la bibliothèque de mon université. Des bustes en marbre de philosophes, des copies de l’Iliade en abondance et des livres à étudier, non pas des molécules. Quelque chose de concret.
Cependant, si je n’avais pas mis les pieds en médecine, j’aurais eu une trop belle vie. Si ma mère me l’avait permis, ces études littéraires, j’aurais finalement choisi la facilité. Je sais que ça m’aurait évité bien des problèmes, mais sans ces problèmes je ne serais jamais venue en Irlande. On peut toujours trouver un bel aspect aux pires situations. Du moins, j’essaye de le faire le plus souvent possible. De toute manière, les vies trop belles font des histoires ennuyantes.
Je ne veux pas que ma vie soit ennuyante.
En parlant d’ennui, il faut que j’appelle mes parents. Ce n’est pas que je ne les aime pas, c’est seulement que nos conversations se limitent souvent aux mêmes choses, les mêmes nouveautés qui finissent trop rapidement par devenir des habitudes.
J’essaie de leur parler de plein de choses différentes et de ce qui m’arrive en Irlande mais il m’arrive de ne rien trouver à rajouter, la discussion se ferme généralement juste après.
— Allô, maman ? Comment ça va toi et papa ?
Toujours les mêmes réponses, les mêmes horaires au travail, la même météo.
J’ai vu Charlie et Andry, ils viendront sûrement à Noël pour rencontrer la famille d’Andry, c’est génial ! dis-je pour ajouter un petit peu de dimension à notre discussion.
— Attends, qui est Charlie déjà ? Andry, je connais…
— Maman… Charlie, c’est son copain irlandais, c’est grâce à lui que j’ai eu accès au studio.
— Ah oui ? Très bien.
C’est tout ? Tu n’ajoutes rien ? Est-ce que tu te rends compte que j’essaie de faire des efforts pour te parler mais tu continues à agir de cette manière ? Tu m’as déjà reproché que j’étais trop distante, trop dans ma bulle, trop discrète, et bien je te parle là ! Pourtant tu n’es jamais là pour me répondre.
C’est ce que j’aimerais lui dire, mais ça n’engendrerait rien de bon. Je vais garder la position de fille discrète qu’elle m’a confiée.
Trop de choses me contrarient aujourd’hui, il faudra que j’appelle Alix immédiatement après. Oui, elle est un meilleur soutien émotionnel, c’est sûr.
— Bon maman, je te laisse, je vais bientôt reprendre.
— Dis-moi, tu reprendras bien tes études scientifiques en rentrant en France ?
Je ne réponds rien.
Je reste figée.
N’avait-elle pas compris que je ne comptais pas reprendre les études scientifiques ? Que je ne veux absolument pas les reprendre ? Je lui réponds, bien que mon cœur batte beaucoup trop fort dans ma poitrine.
Je ne veux pas lui assurer à nouveau que je suis une déception.
— Euh non, pas vraiment, je me sens pas de repartir dans un tel cursus à nouveau, tu sais, je commence à m’expliquer avant qu’elle ne me coupe, à nouveau. Elle commence à me faire serrer les poings.
— Très bien, je n’étais juste pas sûre. Tu as trouvé une autre idée depuis ?
Tout mon corps se détend. J’ai vraiment cru qu’elle allait partir dans une nouvelle vague de rage mais tout va bien. C’est ma mère, elle n’est pas un monstre. Elle peut me comprendre.
— J’y ai un peu réfléchi, oui, j’étais plutôt tournée vers un métier, tu sais, je sais pas vraiment si j’ai envie de reprendre des études. Peut-être que je peux me lancer… J’ai déjà un emploi à la librairie, ici.
— Oh, ma chérie, c’est toujours mieux d’avoir fait des études. Si tu vises un métier trop expérimenté, tu
Je ne peux pas l’entendre me donner des "conseils" à nouveau. J’ai tout aussi bien le droit qu’elle de lui couper la parole.
— Je sais ce que je veux faire.
Un silence s’installe de l’autre côté du fil.
— Et bien… dis-moi.
— J’aimerais écrire.
— Morgane, tu sais que ce n’est pas comme les histoires que tu écrivais petite, et même si tu réussissais à écrire un roman, il faut trouver un éditeur et
— J’ai un éditeur, j’ai des idées, j’ai des objectifs, Maman.
Un nouveau silence.
Je sais que j’ai l’air très confiante, mais je ne le suis pas en réalité. Le fameux éditeur que j’ai trouvé… J'en ai appris l’existence ce matin seulement. La maison d’édition de Michael. Ou plutôt celle de sa fille désormais. Je ne sais pas du tout s’ils accepteraient d’éditer une auteure comme moi, sans aucune expérience. Je ne suis même pas auteure, je ne représente rien.
— D’accord. Si tu es si confiante, je te laisse faire.
— Merci maman. Bisous.
— Bonne journée, ma fille.
J’ai besoin de m’assoir un moment. Je ne pensais pas que cette discussion banale prendrait autant d’importance.
Je pense réellement avoir dit ce que j’avais sur le cœur. Je crois que j’ai réussi !
Cette sensation étrange que j’avais jusqu’à maintenant s’est un peu apaisée. Pas entièrement, je suis encore frustrée quelque part dans le cœur mais je pense qu’appeler Alix ne fera que le dissiper.
Juste avant de reprendre mon téléphone, je retrouve une de ces notes poétiques que je cherchais. La note s’ouvre sur mon ordi portable. Entre des phrases et textes complètement mélangés et remplis de fautes d’orthographe, j’arrive à distinguer ces quelques vers.
Maman
De son sang j’ai dans les veines, de ses faits dans les pensées.
Si seulement je pouvais m'en libérer.
Mais ses serres de corbeau me brisent les ailes.
Oh, de m'envoler, oh que m'accueille le ciel.
Je ne me rappelle plus réellement de ce que je voulais dire ici. Je trouve, après un petit peu plus de recherches, le début du poème. Des vers accompagnés de plein d’incohérences et de toujours plus de fautes.
Les rimes sont bonnes mais j’ai l’impression que ça n’a aucun sens. Je ne sais pas si j’arrive à faire mieux aujourd’hui.
Je retrouve aussi un texte que j’avais écrit lors de cet… incident. Je ne m’attendais pas à retrouver ça ici, c’est tellement personnel.
J’ai l’impression d’être un objet.
Une œuvre que les gens regardent dans la rue.
Nous ne sommes que des articles sur une étagère.
N’importe qui peut s’y servir.
Des tableaux dans un musée.
Tout le monde peut regarder.
Quand on te touche, une barrière est franchie.
Une faille se crée qui ne peut être refermée.
Elle grandit chaque jour jusqu’à ne plus pouvoir respirer.
Y repenser, en parler, se venger…
Rien ne peut refermer une faille si grande.
Car quelque chose en moi ne m’appartient plus.
Une part de moi appartient à chaque personne de cette rue.
Et je ne peux rien faire.
Sauf de les laisser regarder.
Les laisser me toucher.
Je ne savais plus que je me sentais comme ça au lycée. Ça a immortalisé cette période de ma vie comme le font les photos.
Je me rappelle de cette sensation de légèreté après avoir écrit. Comme si je m’étais défoulée sur quelqu’un, sauf que ça m’a juste fait réfléchir sur moi-même et à mes sentiments pour y mettre des mots.
Mettre des mots sur les maux… c’est une bonne manière pour moi de m’exprimer.
Certains, comme Aidan, peuvent le faire à travers la musique, d’autres à travers la peinture. Je pense que ma technique à moi, c’est d’écrire.
Revoir tous ces textes abandonnés me fend le cœur.
J’aurais pu être tellement plus.
Mais il n’est jamais trop tard pour commencer.
Ces textes méritent plus que ça. Ils méritent d’être plus que des brouillons abandonnés sur mon ordi de lycéenne.
Je n’ai qu’à les retravailler et à les perfectionner. Quoi que, leur valeur vient surtout de leur forme d’origine, je ne devrais pas changer ça. Je devrais en écrire plus.
Ma mère a raison en quelque sorte, je ne suis pas prête à écrire un roman. Mais je suis prête à écrire des poèmes.
Je sais que c’est codé, ça a des règles, c’est un art. Un art que je ne maîtrise absolument pas. Mais je veux m’exprimer, c’est en ça que l’écriture est un art, et l’art ne devrait pas avoir de règles.
Je ne veux pas prouver que ce que j’écris est beau, propre, structuré, je veux seulement prouver que je suis humaine parmi un monde humain. Et je veux laisser une trace de moi dans ce monde.
Il ne me reste plus qu’à ouvrir une nouvelle page et à écrire des mots. C’est si simple, et pourtant si intimidant. Je ne sais pas si je suis à la hauteur de ce que je recherche. Mais si je ne commence pas, je ne saurai jamais.
Alors je pars m’installer dans mon fauteuil, ouvre une nouvelle note puis j’attends, mes mains prêtes au-dessus du clavier.
Par où commencer ? Je pourrais parler de quoi ?
De ce sentiment de ne jamais me sentir à ma place ? Ou bien d’être tellement discrète que j’ai parfois l’impression de m’effacer ? De vouloir appartenir à un groupe mais de ne jamais réussir à me sentir à ma place ? J’ai tant de choses à dire, je n’arrive seulement pas à savoir par où commencer.
Peut-être que je peux, pour le moment, m’attarder sur ce que je ressens le plus fort, ce qui prend le plus de place dans ma tête.
Mes doigts commencent à presser les touches, je n’ai plus qu’à me laisser emporter par le courant.
La musique qui tourne toujours en fond sonore m’aide à m’apaiser, je me sens bien, et j’écris.
Je ne sais ce qui me pousse à vouloir te connaître.
Je t’ai peu vu mais ces pensées ne cessent d’apparaître…
Si je te demandais un accès à ton monde, ta vie, tes pensées,
Me prêterais-tu les clés ?
Chapter Text
Revoir Aidan n’a pas aidé toutes ces pensées qui cogitent dans ma tête.
Depuis hier, tout me ramène à lui. Ses cheveux roux, ses longs cils, sa grande taille, ses gentilles attentions, ses chemises à moitié repassées, ses ongles maladroitement vernis… sa peau dure au bout des doigts.
Je me demande même comment j’ai pu remarquer tous ces détails. J’ai aucune idée de à quoi je devais ressembler en le fixant autant.
Durant la semaine dernière, je n’ai pas arrêté d’écrire. Des poèmes déconstruits ou bien des idées, l’important est de l’écrire quelque part.
J’ai eu trop honte de raconter à Alix chacun des sujets que je traitais, tout particulièrement de mes moments passés avec Aidan. Elle et mes parents sont les seuls à connaître mon projet, bien que ce soit plus un brouillon qu’un projet.
— Morgane ! Can you bring me that book ? The one with the leather cover.
Michael n’a pas arrêté de bouger dans tous les sens ce matin. On se demande pourquoi toutes ces agitations et Aidan pense qu’il a un special one. Je suis plutôt convaincue qu’il est simplement de bonne humeur. La théorie d’Aidan m’intrigue tout de même un peu… Je me suis toujours demandé quel lien il a avec cette Monica chez qui il va toujours manger le midi. Ça n’a d’ailleurs pas manqué aujourd’hui. Juste après avoir regardé sa montre, il a attrapé sa sacoche dans laquelle il garde tout et n’importe quoi et a sauté jusqu’à la sortie. Comment un homme de son âge arrive-t-il à rester en forme, tout particulièrement en ce mois de novembre constamment brumeux ?
— I would just love it if he told us what caught him all smiling like that. I know he’s old but he may have got someone.
— One day, he told me : age is just a number, j’ajoute sans bégayer. Il ricane à ma citation.
— Well, this man surely is something.
Ses yeux souriants croisent les miens avant que son téléphone ne sonne. Il le sort de sa poche avec une telle délicatesse. Aidan fait toujours preuve de douceur, la lumière qu’il rayonne est toujours calme et tamisée.
Je vois son visage se concentrer sur les mots qu’il entend. Ça n’a pas l’air d’être une bonne nouvelle, mais pas pour autant une mauvaise… Mais arrête ! Il faut que j’arrête de le fixer comme ça, on dirait une folle.
— Sorry about that, but I gotta get my meal. I forgot it at my place when leaving this morning and Don got it for me. He’s waiting at the Paddy’s Pub.
Je le regarde un peu confuse. Il parlait rapidement, je n’ai pas tout compris.
Oh yeah, I didn’t tell you ! Don and I, we’re roommates. Living in the middle of Dublin isn’t the cheapest, so we share the rent.
— Oh ! It must be cool to… live with your best friend, j’ai beau buter sur les mots, il a l’air de comprendre ce que je lui dis.
— Indeed it is, when he isn’t a prick and I’m in a good mood. Overall, we share good times, finit-il avec un sourire satisfait en se dirigeant vers la sortie.
Il ne va pas tarder à partir alors je me dirige vers les escalier montant au studio.
You know, you could come with me.
C’est une sacrée bonne idée. J’ai passé quelques midis avec Aidan, un moment qu’on passe souvent ensemble quand il travaille à la librairie. Il sait donc que je me prépare toujours des repas à réchauffer. C’est pour gagner du temps, aussi probablement un héritage du comportement un peu stoïque de ma mère.
Je me dépêche de chercher ma gamelle soigneusement préparée à l’étage. Je laisse apparaître un immense sourire avant de redescendre. C’est toujours bien de passer du temps avec Aidan… et Don bien sûr.
Le froid nous provoque un frisson en sortant.
— Don’s father is sick for the moment, he only opens the pub for the evening. He’s doing a good job though, it’s hard to own a pub alone, his father usually does a lot of work.
— So you are a… employé ?
— An employee, yeah. It’s more like a part time job for me, knowing I work at the shop too, you know.
J’adore quand les mots que j’utilise sont transparents, j’aimerais tellement qu’ils le soient tous.
Oh, by the way, I have something to tell you.
Il me dit ça avec un léger sourire au bout des lèvres. Il a l’air d’avoir une farce derrière la tête et ça ne fait que monter mon stress.
You should know that : Morgane, tu n’es pas… obligate… obligée de me donner… five euros. Fuck it, French is so hard.
— Ah ! It was French ! je m’exclame en ouvrant grand les yeux.
Il me pousse gentiment l’épaule comme si je l’avais contrarié. C’est un bon musicien mais un mauvais acteur, il arrive à peine à cacher son sourire.
— For real, I understand that it’s hard for you to learn a language. Like, it took me thirty minutes to get that sentence right and memorize it. Only for you to mock me, il lève les yeux au ciel.
— Sorry. You do- did a good job. But, we say "cinq euros".
— Hey ! Stop that, I know what you’re doing.
— What ? dis-je en rigolant.
— Stop messing with me, I did my best. Don was so happy when I got it right.
— But, I’m proud ! It is just a little… funny.
— Yeah, right. I should be the proud one, you are getting really good with English.
Je le vois lever sa main, mais en vain. Il voulait peut-être me féliciter par une tape sur l’épaule. Je suis contente qu’il soit fier de moi, c’est grâce à lui que j’ai ce niveau, même s’il n’est pas encore très élevé.
On arrive au pub, Don nous attend à l’intérieur. L’ambiance est complètement différente de toutes les fois où je suis venue. Aucune trace d’alcool au sol, aucun son parasite, aucun bruit de pas et d’ailleurs, aucun gros chien derrière le comptoir.
C’est la troisième fois que je viens et c’est seulement maintenant que je remarque à quel point le pub est décoré. J’aimerais vraiment savoir ce qu’il se cache en haut des escaliers, à quoi ressemble l’arrière du bar ou bien la cuisine.
Je pense surtout être curieuse parce que c’est ici qu’Aidan travaille lorsqu’il n’est pas à la librairie. Ça me permettrait de mieux le connaître. De découvrir encore plus son monde.
Mais avant quoi que ce soit, la faim m’appelle et j’ai hâte de manger mes pâtes bolognaise.
— You sure you don’t want a drink ? We have plenty, really, me demande Don alors qu’on s’installe tous à une table de la salle vide. Seulement celle-ci est installée, avec les couverts argentés et des serviettes rouges du pub.
En voyant le batteur, je repense à ce qu’il s’est passé entre lui et Alix. Ali ne m’en a pas reparlé depuis qu’elle est partie, apparemment c’était le coup d’un soir, une bonne nuit passée ensemble.
Ça me donne des frissons rien qu’en y pensant, je n’arriverai jamais à faire quelque chose comme ça. C’est la spécialité d’Ali, de loin la mienne.
— Thank you for letting us eat here, I didn’t think your father would agree.
— Oh, he doesn’t know it. He’s too busy, and if it’s not at the pub it’s with the dog and managing it while being sick. He’ll be back Monday week anyway.
Leur discussion est vive mais j’arrive à comprendre, je me rends réellement compte de ma progression. Ils continuent alors que je regarde du côté de la fenêtre. À côté de moi, Aidan se redresse, il se réinstalle et je sens son genou se coller au mien.
Je ne bouge pas, il ne bouge pas non plus. On reste alors ainsi jusqu’à la fin de repas. Aucun de nous deux n’avait l’air mal à l’aise. J’avais chaud mais je n’ai pas enlevé mon pull.
Je récupère le Tupperware que mon père avait glissé dans mes affaires lors de mon départ. Après avoir mangé des restes de dessert du pub, c’était bientôt l’heure de repartir. C’est passé trop vite, ce lieu est tellement agréable, j’aimerais y passer l’après-midi.
— Wait, maybe I could make a tour of the place for you, Morgane, we need to take advantage of the empty place !
Don accepte l’idée d’Aidan sans hésiter.
J’avais tellement hâte de visiter l’étage, il a lu dans mes pensées.
Il me guide d’abord du côté des cuisines, il me montre où il travaille d’habitude. Puis du côté du bar, où la bière est tombée le tout premier jour. Il m’indique même l’endroit où il accroche son tablier, il fait réellement attention aux détails.
On arrive enfin à l’étage, où je découvre le mélange d’une bibliothèque et d’un salon. Des énormes sièges en cuir et un canapé qui a l’air d’être incroyablement confortable pour faire une sieste.
Des bibliothèques remplies d’anciens livres à la reliure abîmée et même une ancienne cheminée utilisée maintenant comme décoration.
Je pourrais passer des heures ici à écrire, lire, dormir… tout a l’air paisible.
— I knew you’d like it. You’ve been staring at that staircase since we got here.
Il porte vraiment beaucoup d’attention aux détails. Je ne pensais pas qu’il aurait remarqué quelque chose de pareil. Mais, s’il a remarqué ces regards vers les escaliers, il a peut-être déjà remarqué tous les autres que je porte sur lui… Ça serait embarrassant, pour nous deux. Moi surtout.
We spent a lot of time here with the band. It’s even in this pub that we had our first ever concert. People looked so happy, that’s when I understood that I wanted to make music my life.
Il a réellement un lien profond avec la musique, il est si passionné. J’aimerais pouvoir l’entendre jouer et chanter à nouveau un jour et lui en demander plus, mais notre travail à la librairie nous attend.
On salue Don puis, à l’extérieur, l’air n’est pas aussi froid que dans l’allée. Un fin rayon de soleil éclaire la rue.
— The last time you came at the pub, well, I lied to you that day. I never really wanted to learn french. I just wanted to talk to you a bit more.
Ai-je bien entendu ? Je regarde Aidan, les sourcils froncés.
But, I do have an aunt in Paris ! It’s just… you know.
Je ne peux m’empêcher de sourire. J’essaye de me mordre la lèvre pour le cacher. Je ne lui en veux pas de mentir si c’est pour un mensonge adorable comme celui-là.
And also, I would love to visit France someday.
Il s’enfonce dans ses explications, mais il le fait d’une manière attachante. J’aimerais le lui faire remarquer mais je n’ai pas encore assez de vocabulaire.
— It’s okay, I don’t care.
— Really ? Well, that’s nice to hear. I was a bit worried about telling you that.
— No, really, it’s okay. I lie too, sometimes.
— Right… We’re all humans after all, conclut-il avec un ton faussement philosophique.
Je n’arrive pas à croire ce qu’il vient de me confier. Je prends du recul sur la discussion, il voulait continuer de me parler… je veux dire, sur le long terme. Aidan n’est pas complètement insensible à notre amitié. Je stresse rien qu’en y pensant.
Lui aussi pensait à moi. J’ai envie de sauter, courir, crier juste pour extérioriser tout ce que je ressens. Mais je me contente de sourire, un sourire que cette fois, je ne peux vraiment pas cacher.
J’ai envie de lui faire un immense câlin, d’emmêler mes cheveux dans son collier, de courir avec lui jusqu’au bout de la ville, de jouer aux Sims à deux, d’écouter sa musique, de lui laisser lire mes poèmes.
Faire n’importe quoi pour arrêter mon cœur de battre aussi vite. Je ferais n’importe quoi pour arrêter toutes ces pensées, elles sont si fortes dans ma tête et je n’arrive pas à les faire taire.
Je n’ai jamais autant ressenti de choses à la fois.
J’ai découvert aujourd’hui une part d’Aidan que je n’avais jamais vue. J’ai appris des choses sur sa jeunesse en visitant le pub. Mon envie de le connaître ne s’est pas assouvie pour autant. Je ne veux qu’en savoir davantage.
Je veux tout savoir sur lui.
— There’s a package arriving in a few minutes so we’ll mainly have to sort all those books today.
J’avais oublié que nous étions de retour pour travailler. J’aurais apprécié passer l’après-midi autour d’un café à parler de nos passions.
Bien que j’appréhendais cette journée, elle s’est presque passée comme les autres. À chaque fois que mon regard croisait celui d’Aidan, une bouffée d’air entrait dans mes poumons, mon cœur se serrait et mes pensées criaient : Lui aussi pensait à moi.
Je prends mon ordi pour écrire mon poème du jour. J’ai décidé d’écrire un peu tous les jours, pour avoir à la fois une trace de mes journées mais aussi pour m’améliorer au fil des semaines.
Je me noie dans ses yeux pers passionnément profonds.
Qu’est-ce que cela fait de toucher sa peau de flocon,
Fragile comme un pétale sortant de son bourgeon.
Sentir pour toujours son parfum verveine.
J’arrive à sentir mon cœur battre dans mes veines.
Je crois que je l’aime.
Chapter Text
Aidan est arrivé avec une housse de guitare au dos ce matin. Il l’a posée derrière la caisse avant de se mettre au travail.
Je n’ai fait que penser à lui ces derniers jours, ça en devient presque épuisant. Je n’ai eu personne à qui en parler pour le moment et je commence à ressentir le besoin de crier mes pensées sur les toits.
La manière dont ses mains ont lâché la sangle, la manière dont ses yeux se concentrent sur les clients. La manière dont ses lèvres se plient pour former un sourire et ses yeux se rident légèrement.
Je n’arrive pas à sortir tous ces détails de mes pensées. Au moins, travailler m’aide à penser à autre chose, bien que son image me reste gravée dans l’esprit quand je ferme les yeux.
Les clients ne sont plus vraiment un problème pour moi, j’arrive à communiquer… à peu près. Ils sont souvent gentils avec moi et évitent les discussions à rallonge.
Michael est retourné voir Monica et les soupçons d’Aidan sur ces deux-là n’ont fait que se confirmer. Il est convaincu que Michael a un faible et que c’est réciproque. C’est étrange mais j’aimerais être à leur place, expérimenter l’amour au moins une fois dans ma vie. Ce sont des seniors tous les deux, ils vivent l’amour malgré tout.
Aidan a jeté des regards à sa guitare toutes les dix minutes. Je crois bien que c'en est une, je n’y connais rien en musique. Je sais seulement que sa basse a un manche beaucoup plus long.
Je me demande où il ira à midi. Je ne sais toujours pas ce qu’il fait de ses vendredis après-midi qu’on a de libres, surtout s’il a apporté sa guitare cette fois-ci.
J’aimerais l’entendre jouer à nouveau. J’aimerais beaucoup de choses.
Les coups de midi sonnent à la vieille horloge. Aujourd’hui, Michael ne se précipite pas à la porte pour rejoindre sa potentielle amourette. Aidan en rigole en me regardant. J’arrive à lire dans son regard.
Il a l’air si proche de moi pourtant si inaccessible.
C’est le moment pour moi de monter me préparer mon repas.
— Hey, Morgane, je me retourne alors que mon pied est déjà sur la première marche, would you be interested to meet me after my rehearsal at 7 ? I thought you might be bored these Friday afternoons and… maybe we could eat something or… Il ne termine pas sa phrase. Il attend déjà une réponse.
— Um… Yes ! Of course.
— Oh God… chuchote-t-il presque, then maybe you could come at 6:45 at… I’ll send you the address. But, really, I’m delighted.
Je lui souris un peu bêtement. En réalité, je n’ai pas compris tous les termes de ses phrases.
Il attrape sa guitare et sort de la boutique presque en trombe. Michael ricane.
— He always mocks me when I run out the door, look who’s running now.
Je reçois la notification d’Aidan qui m’envoie la localisation du point de rendez-vous au moment où je m’apprête à appeler Alix. Je n’arrive toujours pas à interpréter l’échange que j’ai eu avec lui. Ses mots n’avaient aucun sens, et je n’arrive pas à cerner la dimension qu’a prise la discussion.
C’était pressé, Aidan n’est jamais vraiment pressé.
— Alors, rehearsal ça veut sûrement dire une repet’ de musique et l’adjectif delighted c’est le fait d’être ravi, je te l’avais déjà dit.
— Donc il m’a simplement proposé d’assister à sa repet’ et de grignoter un truc après ? Ça va alors, pas besoin de me stresser comme ça.
— Mais si ! T’as pas compris ? C’est forcément une date. Forcément !
— Arrête, c’est pas parce que je t’ai dit que je le trouvais beau que toutes nos interactions doivent prendre une tournure romantique. J’ai pas envie que tu le voies comme ça, Ali.
— C’est pas pour ça que je dis ça… C'est juste qu’il faut que tu te rendes compte que toi aussi tu possèdes le droit d’être aimée.
— Ali…
— Non, toi, Morgane. Tu as le droit d’être aimée. Ce n’est pas parce que tu n’as jamais entendu les mots sortir de la bouche d’un garçon au lycée que tu deviens… inamourable.
— Il existe pas ce mot.
— Maintenant oui. Juste pour que je te dise : tu n’es pas inamourable.
— Oui, j’ai compris. Je ne suis pas inamourable.
— Il faut que ça rentre bien dans ta tête, sinon je reprends un vol direct pour Dublin et je le fais manuellement.
Elle arrive à me faire rire cette fois. La discussion tournait dans un registre que je préfère éviter, surtout si je suis seule et que les larmes peuvent commencer à couler à tout moment.
C’est toujours comme ça avec Alix, on commence par rigoler puis la discussion se finit avec les larmes aux yeux parce qu’elle me connaît comme sa poche.
Je me demande chaque jour qui je serais devenue si je ne m’étais jamais retrouvée au fond de la classe à côté de cette fille redoublant son année de quatrième. Son chewing-gum et son ton arrogant envers les profs. Jamais je ne me serais imaginée partir à Dublin sur un coup de tête avec cette même fille six ans plus tard.
— Meuf, c’est bientôt l’heure de faire à manger ici. Tu devrais aller te préparer. Oh, et s’il te plait, mets ce gloss que je t’ai offert, il te va trop bien et Aidan va adorer.
— Attention à ce que tu dis…
— Je file, bon courage, tu gères ça.
Elle raccroche sur un bruit de ce qu’il me semble être un bisou saturé. Qu’est-ce que je ferais sans elle ?
Je prends le temps de mettre une couche du fameux gloss avant de prendre ma veste et mon casque. J’éteins la lumière avant de sortir.
La musique accompagne mes pensées mais comme à chaque fois, ces dernières prennent le dessus sur le tout.
Je pourrais écrire un poème sur le fait d’être inamourable. J’aimerais le sortir de moi-même, l’écrire pour le regarder de plus loin. Pour me rendre compte qu’en effet, je suis amourable. Cependant, ces mots ne sont pas les plus gracieux à utiliser pour écrire un beau poème.
Le bâtiment devant lequel j’arrive a l’air inhabité, c’est pourtant bien l’adresse que j’ai reçue. Il faut que je fasse confiance à Aidan et y rentre sans trop réfléchir.
Différentes musiques se mélangent dans le couloir, en plus d’une petite odeur de renfermé. J’espère que la salle de répét’ qu’ils louent n’est pas aussi… âgée.
C’est au rez-de-chaussée, la troisième porte on the left. Je toque. Un immense sourire accompagné de cheveux blonds m’ouvre la porte.
— It’s Morgane ! Come in !
Elle le crie si fort dans son micro que ça me provoque un acouphène. Je m’efforce de sourire pour contrer le désagrément que ça me fait dans l’oreille.
— Hello… je réponds doucement.
Tout le monde est présent. Rose me guide dans un coin de la salle où je peux poser mon sac.
Aidan a l’air immense dans cette salle remplie de fils, d'instruments et de machines dont je ne connais pas du tout l’utilité. Il a la même basse rouge qu’il avait au concert, avec un même chewing-gum à la bouche.
À sa droite, Chloe est assise sur un petit tabouret, une guitare classique à la main. Sa couleur de cheveux est toujours aussi soignée, elle doit constamment se les reteindre.
Puis il y a Don derrière une muraille de cymbales. Des grandes et des plus fines, son matériel a l’air absolument complet.
Rose me rejoint pour faire face au groupe, je leur souris. Aidan me salue, Chloe me sourit et Don fait sonner ses cymbales pour m’accueillir. Je sens mes joues rougir légèrement de l’attention que je reçois.
— We were trying out some Radiohead. Band, elle s’adresse à ses amis avec conviction, was it successful ?
— It was ! répond Don seulement.
— Well, I can assure you, it was successful, reprend alors Rose, découragée par le manque de motivation du groupe.
Je ne me sens pas réellement dans mon élément et je pense qu’ils le ressentent. Je ne sais pas quoi faire de mes mains alors je resserre ma queue-de-cheval.
Je croise le regard d’Aidan en le faisant. Je remarque qu’il a aussi un micro, j’aimerais l’entendre chanter.
— We have ten minutes left… Morgane, would you like to hear our new song ? It’s still a work in progress, me propose Rose alors qu’elle replace son micro sur un pied.
— Yes ! What’s the name ?
— Chloe ? You’re the one who wrote it.
— Um… I didn’t choose a name yet. It’s something like a love song.
— It’s surely about me, chuchote la chanteuse avant de lancer un regard aguicheur à Chloe.
Elles ont l’air d’être autant amies qu’amoureuses. Ça a l’air si confortable comme relation.
Sans plus attendre, Don indique le tempo en frappant ses baguettes et le morceau commence.
La guitare de Chloe sonne étonnamment forte, je n’avais pas vu qu’elle est amplifiée. Le son englobe la petite salle, j’arrive à m’accorder avec eux.
Le rythme est assez enjoué, la guitare acoustique correspond parfaitement à cette énergie. Puis Rose commence à chanter. Elle garde une feuille dans un coin de l’œil pour s’y appuyer.
Je n’arrive à comprendre qu’un vers sur deux mais j’arrive tout de même à reconnaître que c’est un love song. La douce voix de Rose donne un effet d’autant plus romantique à l’ambiance du morceau.
Puis il y a Aidan. Il se balance tranquillement en rythme, les sourcils légèrement froncés, concentré sur ce qu’il joue. Son vernis est presque complètement arraché, ses mains se déplacent rapidement sur le manche et le son de sa basse fait vibrer ma cage thoracique.
Il n’utilise pas le micro qu’il a à disposition, j’aurais aimé l’entendre bien que ce ne soit que pour faire des harmonies.
À peine le morceau terminé, Rose se tourne vers les membres pour les féliciter.
— I love this song ! I can’t wait to sing it on stage.
— I thought we could add some effects on the pre chorus, just after Don’s break. What do you think ?
J’aurais aimé comprendre de quoi Aidan parle mais ses termes sont inconnus pour moi. En tout cas, tout le monde a l’air de consentir à sa proposition.
— But lads, I have to deal with the pub, so Imma leave soon. My dad will be back next week, I promise.
— Don’t worry, Don. Chloe and I have all the time in the world. And you two, Rose alterne son regard entre Aidan et moi, I believe you got stuff to do.
Je ne trouve rien à dire. En réalité je ne sais pas ce qu’Aidan avait prévu de faire en me proposant de venir ce matin. Manger un truc mais quoi ? Où ?
— I’m still going to help you tidying up, is it okay for you Morgane ?
"Morgane" en détachant chaque syllabe.
On a fini par ranger leur bazar tous ensemble. Don n’a laissé aucune affaire derrière lui, contrairement à Aidan qui se retrouve avec une basse, une guitare acoustique, une petite table de mixage et un sac de câbles à ramener chez lui.
C’est seulement maintenant que je comprends pourquoi Aidan avait sa guitare dès le matin. Cependant, je ne comprends pas pourquoi ils ne laissent pas plus d’affaires sur place, mais ils ont forcément raison d’encombrer leurs appartements plutôt que de les stocker ici.
Aidan a été plutôt silencieux. Il a très peu pris la parole et je crois même avoir plus entendu Chloe que lui. J’espère que son silence n’affectera pas le moment qu’on va passer ensemble.
— You sure you don’t mind carrying it ? I’m sorry to have so much stuff.
— It’s okay, it’s not… heavy.
Parfois Aidan et moi échangeons nos rôles et finalement il devient celui qui s’excuse et moi celle qui le rassure. J’aime bien quand ça arrive.
Sa guitare sur mon dos, et mon sac sur l’autre épaule, on salue Rose et Chloe qui repartent de l’autre côté de la rue.
— Is it okay if we drop my stuff at my place before heading out ?
— Yes, no problem.
Absolument aucun problème, depuis le temps que j’ai envie de voir où il habite. J’ai hâte de savoir dans quel type d’appartement il vit, s’il a une grande chambre. Voir son PC sur lequel il joue aux Sims.
J’ai l’impression d’être bizarre de penser tout ça mais tout le monde penserait comme moi, non ?
Après quelques minutes de marche dans un presque silence, on arrive devant un bâtiment beaucoup plus accueillant que celui de la salle de musique.
On rentre dans un petit ascenseur encombré par les instruments. Nos épaules sont écrasées l’une contre l’autre, je n’arrive pas à bouger. Pourquoi fallait-il qu’il habite au dernier étage ?
L’ascenseur ouvre ses portes, j’arrive enfin à respirer.
— Don’t be afraid but… it’s probably not the cleanest flat in the building.
Il ouvre la porte et allume la lumière qui révèle un appartement assez petit, mais tout de même plus grand que mon studio. Un petit canapé au fond du salon, une cuisine rudimentaire de l’autre côté, un couloir mal éclairé à ma droite, le tout accompagné d’une odeur de cigarette.
Des plantes ici et là, la plupart étant mortes. Aucune trace d’animal de compagnie. Il y a quand même des vêtements qui traînent et du bazar de feuilles de papier au sol.
C’est le même bazar que l’on pourrait trouver dans une coloc entre Alix et moi, rien de bien méchant. Cependant cette odeur de cigarette commence à me déranger.
— I’m used to it but as you don’t smoke, that smell can be quite unpleasant, m’explique-t-il en ouvrant une première fenêtre.
Il doit faire environ 5 degrés à l’extérieur. Au moins, il ne pleut pas, c’est la première de la semaine.
— But you don’t smoke ?
— No, but Don does, évidemment que Don fume, je peux être si idiote. I’m still trying to quit.
— Oh, that’s why you… with the chewing-gum.
— Yeah exactly, it soothes my need for nicotine but with the band smoking all the time, I’m sure it’s useless to quit.
— I don’t think. It’s good you don’t smoke, je finis alors et le vois acquiescer en ouvrant une autre fenêtre un peu plus loin.
J’aimerais pouvoir visiter plus loin que le salon et la cuisine, mais j’ai peur que ce soit un peu personnel, bien qu’il soit venu chez moi plusieurs fois.
Il récupère la housse de guitare que je lui tends pour la poser contre un mur du salon, près d’une plante qui est en vie, pour une fois. Puis il part ranger son sac et sa basse près de sa chambre. J’en profite pour m’avancer du côté salon et prendre mes repères.
Ils ont une petite télé, un pouf à côté, j’arrive très bien à les imaginer regarder une série ensemble. Il y a aussi un coin musique ! Un lecteur vinyle en plus d’un lecteur CD, et la collection impressionnante d’albums. Je n’en ai jamais vu autant dans un seul appartement. De Nina Simone à Conan Gray en passant par Queen… il y en a pour tous les goûts.
Je me laisse tomber sur le canapé en cuir, la masse de mon corps s’enfonce dans le matelas. J’aimerais rester assise ici pour toute la soirée.
Aidan est encore en train de trifouiller les câbles dans sa chambre alors je m’intéresse à la table basse et découvre un tas de feuilles griffonnées d’encre noire. Je déplace la tasse de café vide posée dessus pour arriver à distinguer des phrases et des ratures. C’est des notes de Don ? Ou bien celles d’Aidan…
Short dark hair would suit her well.
Those mystic brown eyes make me stare.
Mom, I can’t sleep, she’s on my mind.
Thinking of how I could make her smile.
Wondering if how I could make her mine.
Chapter Text
Je replace rapidement les feuilles quand Aidan rentre dans la pièce.
J’espère que ce n’est pas lui qui a écrit ça, c’est trop personnel pour que je le lise. Et j’imagine bien Don écrire ce genre de texte, c’est un romantique. Il a dû avoir un grand nombre de copines et cette fille dont il parle doit en être une.
Aidan sourit légèrement en me voyant sur le canapé.
— It’s good to see you’re at ease.
— Oh, can I… Je me tourne vers le lecteur vinyle, musique ?
— What ? Put some music ? Je hoche la tête, of course you can.
Je me lève sans hésiter et m’approche à nouveau de leur collection de vinyles. J’hésite à utiliser le lecteur CD mais la platine a plus de charme, bien que j’aie toujours eu une préférence pour les CD.
Il faudrait quelque chose de calme, pas triste pour autant… mon doigt parcours la tranche de chaque pochette.
Parfait ! J’arrive à trouver Solitude de Billie Holiday, l’album parfait à écouter dans ce genre de situation. Le plateau se met en marche, le bras de lecture se positionne et les instruments se mettent à jouer.
La musique de Billie Holiday pourrait transformer l’ambiance de n’importe quel taudis en quelque chose de doux et chaleureux. J’aurai presque envie de danser.
Je m’approche de la fenêtre d’où l’air glacial pénètre dans l'appartement. Je sors légèrement la main pour remarquer qu’il commence à pleuvoir. Je sécurise la poignée après avoir refermé la fenêtre.
Il fait bien meilleur à l’intérieur, je n’ai presque pas envie de ressortir.
— It’s raining.
— What ? Il se retourne dramatiquement vers moi, no… I wanted to see an open-air concert tonight. It wasn’t planning to be raining…
C’était donc ça qu’il avait prévu : un open-air concert. Ça veut bien dire un concert en plein air ? Je ne suis jamais sûre de mes déductions. Peu importe, quelle idée de faire un concert extérieur en novembre.
I would have loved to see it, I think you would’ve liked it too, ajoute-t-il après un court silence.
Il a réellement l’air dévasté par le temps et ça m’attriste à mon tour. Il a agi étrangement tout au long de la journée, et à chaque sentiment qu’il ressentait, c'était contagieux.
Peut-être qu’il me laisse paraître une facette de lui-même qu’il n’a jamais osé me montrer avant. De l’excitation, du regret puis de la déception. J’avais l’impression qu’il n’était pas expressif aujourd’hui parce qu’il ne parlait pas beaucoup. En réalité, il a l’air d’avoir ressenti trop de choses différentes pour le laisser paraître.
Il a l’air vraiment dépité mais je ne le suis pas vraiment, j’adore cet appartement. Mon souhait d’écouter du Billie Holiday en restant assise sur ce canapé est peu à peu en train de se réaliser.
Il s’y est d’ailleurs assis pendant que je lançais la musique. Je le rejoins et m’assois à ses côtés.
Cet appartement leur correspond bien. On peut trouver des éléments similaires à Aidan et d’autres à Don. Cette lampe orangée est forcément l’achat d’Aidan.
— Do you still want to go somewhere outside ? I have no backup plan…
— No, I like here. It’s cosy.
— You’re right, good music, good lighting, good company… What else is there to ask.
Alors on reste ici ? Tranquillement au chaud à écouter de la musique ? J’aurais adoré me détendre ici si ça n’avait pas été en présence d’Aidan, et surtout, chez Aidan. Mes muscles sont constamment contractés quand je suis à côté de lui, je ne peux pas empêcher mon cerveau de ruminer et de penser à n’importe quoi.
Il faut que j’arrive à trouver des sujets de discussion pour pas qu’il y ait de silence et, oh non, pendant que je réfléchis, un silence se forme entre nous. J’ai l’impression qu’ils nous éloignent, mais ces silences ne sont pas réellement désagréables. Cependant, il se peut que lui les déteste et qu’il me blâme donc parce que je n’ai plus de sujets de discussion…
— What do we do then ? me demande-t-il, brisant le calme.
Aucune idée. Je ferais n’importe quoi avec lui, même les choses que je déteste faire le plus au monde. Si je devais faire des comptes rendus de physique avec lui, je passerai un bon moment.
I only have a bit of old movies to watch but a lot of music to listen to.
— Maybe… Can you play guitar ?
Je pointe la housse posée contre le mur derrière lui.
— Oh, I think I can, yeah, dit-il avec ironie.
Je retrouve le Aidan qui glisse des petits rires à chacune de ses phrases. Il arrive à me faire rire.
Easy To Love commence à jouer en fond. Je devrais peut-être arrêter la musique.
Je me lève tout en écoutant les paroles auxquelles je n’avais jamais fait attention auparavant. Avant Aidan. Maintenant que je parle un peu anglais, je comprends enfin les paroles romantiques de Billie. Ces paroles me rappellent Aidan. J’arrête alors le tourne-disque.
Aidan a pris sa guitare sur ses genoux. Il la raccorde avant de lever les yeux vers moi.
— I never asked you this. What’s your favorite song ?
— Oh, wait…
J’avais, bien sûr, préparé cette question à l’avance. Comme toutes les autres questions qu’il pourrait me poser.
Maybe, Promise by Laufey.
Depuis que je comprends les paroles de mes musiques préférées, je comprends pourquoi je les aime autant. Celles de Laufey étaient assez simples à analyser.
— I know that one ! The jazzy girl ?
— Euh, yes ?
— Well, I never learned any song from her but maybe I will, songe-t-il en frottant légèrement les cordes.
— And you ?
— Oh…um. That’s a really tough question. I love any song by David Bowie, but that’s a joker.
— I love David Bowie !
— Right ! I knew it. Who doesn’t love Bowie anyway ? Il me fait remarquer un poster de Bowie accroché au mur, Don is a huge fan.
C’est mon tout premier point commun avec Don. Et sûrement le seul.
So, what do you want me to play ?
— Do you sing ?
— I might.
Aidan qui chante. Un rêve qui peut me glisser des doigts à tout moment.
— Maybe Radiohead ? Rose said it’s successful.
— It was but Chloe was the one playing.
— Have… self-confidence.
— You actually remembered that term ! I guess I’m a good teacher then.
Je ne réponds rien. Le silence nous fait rire. En réalité le silence n’est jamais embarrassant avec lui. Il est apaisant.
Le silence aussi bien qu’Aidan.
Il se concentre et arrête de rigoler pour commencer à jouer. Des notes assez aiguës… je pense reconnaître No Surprises. J’ai à peine le temps de m’intéresser à la manière dont il joue qu’il commence à chanter doucement.
A heart that’s full up like a landfill. A job that slowly kills you. Bruises that won’t heal.
Je m’attendais à ce qu’il ait une voix comme celle-ci. Mais mon cœur a tout de même lâché quand je l’ai entendu.
Au départ il n’ose pas trop changer fort, sa voix est alors comme le bruissement d’un pas dans l’herbe. Mais peu à peu elle devient plus chaleureuse, elle se révèle grave mais pas trop, sèche mais comme il faut… une sonorité parfaite.
Je veux l’entendre chanter encore et encore. L’écouter aussi longtemps que possible. Jusqu’au lever du jour si nos corps restent éveillés assez longtemps.
I’ll take a quiet life. A handshake of carbon monoxide.
Il lève les yeux à ce moment. Il était concentré sur ses accords et j’étais concentrée sur la manière dont ses cheveux sont placés autour de ses yeux.
Nos regards se croisent un instant et un rire m’échappe. Non pas un rire nerveux, je ne suis pas nerveuse. Un rire de joie tout simplement, je suis heureuse d’être ici avec lui.
Il ne peut s’empêcher de rire aussi, il essaie de se concentrer à nouveau. En vain. Il arrive tout de même à continuer de jouer.
— Stop it… It's not supposed to be a funny song… glisse-t-il avant le dernier refrain.
Je me couvre la bouche pour ne pas le déconcentrer. Puis je le laisse finir le morceau.
Il révèle les yeux pour la dernière fois et détend sa prise sur la guitare.
— You’re not easy to play to.
— Sorry… you really sing well.
— I appreciate that, thank you, il se gratte l’arrière du crâne comme un enfant gêné puis il reprend, have you ever tried to sing ?
— Oh no, it’s not my…
— Not your area ?
— Yeah, I’m not a musician.
— You seem like an artist though.
— I’m really not an artist.
— Part-time, then ?
On se regarde quelques secondes.
J’aimerais lui partager des poèmes. Cependant la moitié d’entre eux décrivent ses yeux bleu-vert. Je vais quand même garder cette idée dans le coin de la tête.
— Can we, become an artist ?
— I guess so, yes. Why ?
— I think… I want to be an artist but I don’t know how. I study science, not… poetry.
Je crois bien que c’est la plus longue phrase que j’ai dite de tout ce mois en Irlande.
— What ? You’d like to be a poet ?
— Maybe ? I’m not sure, j’avoue en baissant les yeux vers mes mains.
— It’s okay to be lost. But I’m sure you’d be a great poet.
J’ai réussi à m’en empêcher toute la soirée mais cette fois, si je sens mes oreilles rougir. Heureusement qu’elles sont pratiquement entièrement cachées.
Je n’aurais jamais imaginé qu’Aidan me complimente aussi facilement. Il n’a même pas vu ce que j’écris. Peut-être qu’il trouverait ça absurdement mauvais.
J’apprécie qu’il ne m’ait pas demandé d’extrait de mon "travail". Le rougissement de mes oreilles serait descendu sur tout mon visage.
— Maybe you’ve tried to write lyrics ?
— Euh… yes. A long time ago.
— We could share some one day, I write some too.
Il écrit des paroles ? Aidan écrit des paroles ? C’est peut-être lui qui a écrit le texte que j’ai trouvé sur la table basse. Il l’a d’ailleurs rangé depuis.
Si c’est bien lui qui a écrit ces paroles… De qui parle-t-il ?
Mon corps se tend en y réfléchissant. Il aimerait donc une fille ? Je ne me rappelle plus précisément mais… Une fille aux yeux bruns ? Ce n’est pas ce qui manque à Dublin. Mon cerveau déborde instantanément de questions, je n’arrive pas à les faire taire et le temps continue à passer. Je me suis perdue dans mes pensées en fixant les yeux d’Aidan, j’ai oublié la dernière phrase qu’il m’a dite. Je pourrais lui poser plus de questions sur ses paroles mais je sais qu’au fond ça me fait peur. Je ne veux pas avoir de réponse. Je ne veux pas qu’il me parle de la fille qu’il aime, qui qu’elle soit.
— Yes… maybe.
Et le silence nous englobe à nouveau.
Je cherche, je fouille le plus profond possible dans ma liste d’idées de sujets de discussion mais rien ne me vient. J’ai été secouée beaucoup trop rapidement. Beaucoup trop facilement.
Je sens Aidan hésiter. Je ne le regarde pas directement, mais on est assez proches pour pouvoir communiquer sans utiliser de mots. Il bouge ses bras encore posés sur sa guitare. Je le sens se raidir légèrement. Je me demande s’il ressent aussi quand mon corps se tend quand il s’approche trop près ou que ses mots me troublent.
— So… when do you think you’ll go back to France ? Not that I want to see you leave, but you must miss your family, don’t you ?
— Yes, sometimes. But, I love Ireland, tu me convaincs de rester, and I have work… Tu es la seule personne pour qui je reste.
— Alright, but what about Christmas ?
— I… don’t know. My family want to see me but… I don’t know.
Il me fait réaliser quelque chose.
Qu’est-ce que je fais pour Noël ? Quand est-ce que je rentre en France ? Quand est-ce que je rentre définitivement ?
Est-ce que j’en ai même envie ?
Je ne sais pas, je ne veux pas y réfléchir, je veux passer un moment calme avec Aidan, c’est tout.
— Hey, hey… It’s okay we don’t have talk about it if you don’t want to. You still have time anyway. Don’t rush… Don’t rush yourself.
— Rush ?
— Um, going too fast ? Not taking your time… knowing you have it.
— Oh, so I rush all the time.
Je rigole pour libérer cette petite tension dans mon ventre.
— Well maybe, but when you’re certain you’re doing something right, rushing isn’t that bad.
Il me regarde à nouveau avec ces yeux. Il a le regard doux. J’aimerais pouvoir me perdre dans les vagues tropicales de ses yeux pour toujours.
Quand nos regards se croisent, un tas d’idées de rimes et de beaux mots me traversent l’esprit. Je veux écrire tant que je suis avec lui. J’ai peur de les oublier quand j’aurai le temps de les marquer. Je veux immortaliser le moment, là et maintenant.
Sans m’y attendre, je le vois se lever. Il dépose sa guitare à nouveau dans la housse. J’espérais l’entendre chanter à nouveau.
— You must be hungry. Do you want to eat something ?
J’acquiesce.
— Do you want to eat outside ?
— Uhh… I believe it’s even snowing now. I’d rather eat inside. But let me warn you, I’m far from a good cook.
C’est étrange, j’imaginais vraiment Aidan être un bon cuisinier.
I usually order food when Don isn’t here. What would you like ?
Pourquoi suis-je toujours celle à choisir ? J’ai l’impression d’avoir des responsabilités lourdes sur les épaules.
Mais partir dans ce jeu : "Non, tu choisis… non, toi" est juste inimaginable. Il faut que je fasse un bon choix.
— Euh… sushi ? Je ne sais même pas comment ils prononcent ce mot ici.
— Yeah ! Perfect, I love Asian food.
Il se déplace vers la cuisine pour passer la commande. J’en profite pour sortir mon téléphone de ma poche.
Des messages d’Alix et des notifications sans importance. Il faut que je marque ces vers avant que j'oublie la tournure de la phrase.
J’arrive dans mes notes et laisse mes doigts écrire ce que j’avais en tête. Aidan est vraiment une source d’inspiration, chaque journée que je passe avec lui me permet de découvrir de nouvelles idées.
C’est de lui que provient ma créativité.
J’aimerais que cet instant dure pour toujours,
Que je puisse enfin vivre un amour.
Mais jouer sur sa longueur,
Lui ferait perdre toute sa valeur.
Car si ce moment était différent,
Ce ne serait pas un instant.
Chapter Text
J’ai quitté Aidan sans dire un mot.
Pas de mauvaise politesse bien sûr, il s’est seulement endormi pendant qu’on regardait un film. C’est d’ailleurs ce que je vais devoir lui expliquer quand je vais le croiser à la librairie. Je redoute un peu ce moment.
J’ai laissé une note avant de partir, quelque chose du genre :
Thank you a lot for tonight.
Morgane :)
J’étais plus à l’aise à l’idée de lui écrire un mot plutôt que de le réveiller pour lui annoncer que je le laissais seul regarder Gladiator.
J’ai pris le temps de déposer une légère couverture sur ses épaules avant de partir. J’aurais aimé faire plus, n’importe quoi pour le remercier de ce qu’il m’a offert. Un bon moment et des sushis.
Je me demande quand est-ce que Don est rentré. S’il a vu Aidan affalé sur le canapé et s’il l’a réveillé. Qu’est-ce qu’il se serait passé si j’étais restée…
Il fallait de toute façon que je parte pour avoir le dernier bus, je n’aurais pas réussi à dormir chez lui, chez eux.
Je suis assise sur une vieille chaise de bureau compressée derrière la caisse dans le coin de la librairie. Je m’occupe en la faisant pivoter de droite à gauche en attendant que les premiers clients arrivent.
Une première personne arrive mais c’est Aidan, avec 10 minutes de retard.
— I’m here Michael ! crie-t-il avant de le remarquer derrière le comptoir et de se couvrir la bouche, oh, sorry Morgane, mon nom semble si fluide quand il le dit avec son accent, didn’t see you there.
— Hello…
— Hi, il reprend après une respiration lourde, I’m sorry about last night. Je ne pensais pas qu’il entamerait le sujet aussi vite.
— No, I-
— I was tired, and I had a lot on my mind, I shouldn’t have fallen asleep.
— Thank you for the sushi.
— And thank you for the blanket, m’annonce-t-il d’une manière beaucoup plus vulnérable que ses premiers mots.
Je ne sais pas comment j’aurais réagi si je savais qu’Aidan m’avait vu dormir et qu’en plus de ça, il avait pris le temps de me donner une couverture. De toute façon, c’est moi qui lui ai déposé un plaid sur les épaules.
J’ai encore son visage endormi en tête, sa respiration calme et régulière, ses bras serrés autour du coussin qu’il avait sur les genoux.
Oh, j’aurais adoré me blottir contre lui, sentir son torse se lever puis s’abaisser à chaque respiration… passer toute la nuit comme ça. Compter ses tâches de rousseur et à dessiner la courbure de son arc de Cupidon avec mes doigts à la lumière du soleil traversant les rideaux.
Mais la voix de Michael dans la réserve me ramène à la réalité. Ils ont prévu de reclouer toutes les étagères de l’arrière-boutique, il était temps.
Les clients défilent et je vends une petite dizaine de livres pendant la matinée, il y a toujours plus de clients le samedi que le reste de la semaine. De plus, la période de Noël arrive, j’adore emballer les cadeaux.
Je m’apprête à retourner la pancarte du côté closed pour la pause méridienne quand une jeune fille rentre dans la boutique.
Elle a de beaux yeux bruns et des cheveux roux et ondulés, tels ceux d’Aidan. Une peau pâle et pleine de taches de rousseur… comme celle d’Aidan.
Ce n’est pas parce que je ne fais que penser à lui que tous les roux lui ressemblent, j’en suis certaine. Celle-ci lui ressemble réellement.
— Good morning ma’am, I’m looking for Aidan.
— Euh… he- are you…
— Oh ! You’re Morgane ! The French girl !
Comment me connaît-elle ? Personne à Dublin ne me connaît à part Andry, Charlie et… Aidan ?
Est-ce qu’elle est la sœur d’Aidan ?
— Ah ! And you-
— I’m Maureen ! I heard a lot about you ! Elle me tend une main à serrer, ce n’est pas habituel de la part d’une ado de… 14 ans à peu près ?
Je lui sert maladroitement la main et elle me la secoue avant de remettre la sienne dans la poche de sa veste.
I’m happy to see you but I need to get my brother back.
Son accent n’est pas le même que celui de Dublin, il est un peu plus campagnard.
Je cherche Michael du coin de l’œil mais ce vieillard a toujours l’habitude de s’envoler par magie.
— Yes, of course.
Maintenant que je suis certaine de leur lien de parenté, je me rends compte à quel point ils se ressemblent. Une bouche similaire et la courbure du nez, j’ai assez observé Aidan pour pouvoir l’affirmer.
Je me rends alors à la réserve d’où s’échappent des lourds bruits de marteau. J’ouvre la porte et m’arrête en voyant Aidan de dos, clouant la même planche qu’il avait fait tomber la première fois que je lui ai parlé.
Ça me ramène à notre première réelle interaction, notre travail d’équipe pour replacer la planche sur les vis et faire comme si de rien n’était. On arrivait à peine à communiquer, je comprenais la moitié de ce qu’il me disait… J'ai l’impression que c’était il y a une éternité. Cette barrière de langue était si insupportable et pourtant, j’ai ressenti cette complicité. Je sens qu’elle nous lie toujours aujourd’hui.
Les coups de marteau s’arrêtent quand il sent ma présence derrière lui. Il se retourne de la même manière que la première fois avec cet air comme pris au dépourvu pour aucune raison.
— Your sister is here.
— My sister ?! What is she- oh… yeah. I forgot about that, ses yeux s’agrandissent soudainement.
— About what ?
Puis le reste de son visage se décompose, il se rapproche de moi.
— Is my mother here ? chuchote-t-il.
— No.
— Thank God… She’d be mad if she hears I-
— If I hear what, exactly ?
Je me retourne pour voir une femme d’une quarantaine d’années postée près de la porte de la réserve.
C’est sans doute la mère d’Aidan. Elle me paraît petite, même si c’est normal de le paraître à côté de son fils.
— Mom… hi ! s’exclame-t-il, sans l’air très à l’aise.
— Stop there. You forgot about us coming ?
Aidan semble chercher des excuses.
— But-
Puis abandonne pour simplement dire la vérité.
I had a lot on my mind… Sorry.
— It’s alright big boy, come here.
Big boy… Ça correspond tellement bien à Aidan. Une allure de géant mais un cœur d’enfant. Il s’avance pour enlacer sa mère dans un câlin qui me rend presque jalouse.
Je me décale pour leur laisser de l’espace.
Leur différence de taille doit être d’environ 30 centimètres, je ne peux m’empêcher de sourire à ça.
— What are you lads doing ? I’m starting to feel lonely.
Ils se séparent en entendant Maureen geindre depuis la boutique, on la rejoint alors.
Je les vois tous côte à côte, la famille réunie, enfin presque. Je n’ai jamais entendu parler du père.
— Aidan !
— Mau’ !
Eux aussi s’enlacent rapidement.
— But don’t call me Mau’. It sounds really bad, remarque-t-elle en ayant l’air dégoûtée.
— I like it though, it’s like that guy in the
Leur mère stoppe leur chamaillerie avant d’expliquer à son fils :
— Maureen and I were planning on eating together at The Nightingale restaurant.
— Yeah of course, Michael is already there to see Monica anyway, il ajoute.
C’est donc chez Monica que Michael s’est échappé… Encore ?
— And… Morgan ?
— Morgane, Aidan reprend.
— Are you joining us ?
Je regarde Aidan en attente d’une aide. Il hoche subtilement la tête.
Alors j’accepte.
Je me suis installée en face de Maureen et de sa mère, Kate, dont Aidan m’a chuchoté le nom sur le trajet pour éviter tout malaise.
On a pu brièvement croiser Michael avant qu'il nous installer à une table. Une serveuse a pris nos commandes et Kate commence à me poser des questions pour mieux me connaître. Elle s’arrête de temps en temps car ses enfants se chamaillent de nouveau à côté de nous.
— I don’t think you deserve any presents this year, Maureen commence.
— Uh… I don’t but you do ? Did you get any good marks ?
— I did, elle continue avec un ton condescendant maîtrisé à la perfection.
— I don’t believe you, répond-t-il de la même manière.
— Then I won’t wish you a merry Christmas.
Ils s’arrêtent, Aidan est bouche bée.
— No, that’s not fair… that’s not fair…
Il garde son air dépité avant qu’un sourire se forme sur ses lèvres. Leurs rires s’échappent en même temps. Maureen se courbe au-dessus de la table pour essayer d'arrêter de rire.
— Don’t mind them. They’re just happy to see each others.
J’aurais aimé avoir un frère ou une sœur pour vivre ce genre de moment. C’est différent d’Andry et Alix qui ont quelques années d’écart. Aidan et Maureen ont l’air d’avoir 8 ans d’écart, je n’aurais pas imaginé qu’ils s’entendent aussi bien.
Il est comme un ado avec elle. C’est un nouvel aspect de sa personnalité que je découvre.
La petite sœur, les larmes aux yeux, se tourne vers moi.
— What are you doing for Christmas, Morgane ?
Je sens le regard de son grand frère se poser sur moi. Il doit se rappeler que je n’apprécie pas vraiment ce sujet.
— I don’t know… I don’t think I will go to France.
— So you’re doing it alone in Ireland ?
Le regard d’Aidan se tourne maintenant vers sa sœur. Il est plus sombre, comme pour la prévenir de faire attention à ce qu’elle dit.
— I guess…
— Stop it Mau’. She told you she doesn’t know yet, il n’avait pas besoin d’intervenir mais ça ne me déplaît pas.
— Alright, alright… Don't mind me, big boy.
Il lève les yeux au ciel.
— What about me ? Do I join you for Christmas ? Aidan demande à l’intention de sa mère.
— Of course you do ! s’exclame-t-elle, comme si c’était la chose la plus évidente au monde.
— She already has tons of ideas of presents for you, ajoute Maureen.
J’aimerais pouvoir ressentir ce sentiment aussi. De l’excitation à monter le sapin de Noël, emballer les cadeaux et ouvrir les siens… J’adore Noël pour la famille, et je vais sûrement devoir passer le mien seule cette année.
Je mange presque sans parler. J’écoute le plus souvent les discussions autour de moi. J’adore avoir la capacité de comprendre, la Morgane d’il y a quelques semaines aurait adoré être à ma place.
Je ricane de temps en temps avec Aidan aux remarques de sa mère, aux blagues de sa sœur… je me sens bien avec eux, ils m’intègrent.
Aidan n’est entouré que de bonnes personnes.
On arrive au dessert et Maureen est la seule à demander quelque chose. Une part de gâteau surplombée d’une énorme couche de crème fouettée et de vermicelles sucrées. Elle le dévore en quelques minutes sous les regards d’Aidan et moi, regrettant de n’avoir rien commandé. On aurait pu se partager un dessert à deux. Mais ça, c’est presque impensable, du moins dans cette réalité.
Maureen a maintenant le hoquet. Son frère lui a tapoté le dos plusieurs fois jusqu’à ce qu’on arrive devant la librairie.
Étrangement, Michael est resté au restaurant et nous laisse ouvrir la boutique à deux.
— We’re still here for a few days, we’ll have to leave next week, nous explique Kate.
— Yeah, I’ll see you around, répond Aidan.
— And, Morgane, come here.
Je m’approche vers elle, qui dit mon nom avec son accent rustique. Elle s’éloigne un peu de ses enfants, me prend à part.
Keep that in mind. Join us for Christmas, j’ouvre la bouche pour intervenir, let me finish. I mean it, you can’t spend Christmas alone, you can come with Aidan.
— But I… I don’t want to bother… I-
— I invite you. Maureen would enjoy your company, I too and Aidan… Elle ne prend pas la peine de finir sa phrase.
You know you won’t be a bother.
— It’s- it’s really kind. Thank you so much.
— It’s my pleasure, elle me sourit pleinement et dans ses yeux verts pétillants j’aperçois ceux d’Aidan. We’ll see you in December.
Puis on retourne avec les autres. Je ne sais pas s’ils ont entendu notre conversation mais mes expressions doivent leur faire comprendre que je suis un peu chamboulée.
Je ne m’attendais pas à être aussi gâtée en venant en Irlande et Kate… elle est d’une telle bonté. Je pourrais pleurer.
Ils s’enlacent une dernière fois et Kate glisse un clin d’œil dans le dernier regard qu’on partage. J’aimerais qu’elle soit ma mère. Mais je chasse vite cette idée de mon esprit. J’aime déjà ma mère.
Ma mère…
Si je ne rentre pas en France pour fêter Noël avec elle… je ne sais pas ce qui m’attend. Il faudra bien que je l’appelle un jour ou l’autre.
Je retourne la pancarte du côté open en fermant la porte derrière moi.
— So, what did she tell you ?
— She told me to spend Christmas with you. You and your family.
Son visage s’éclaircit.
— And what did you say ?
— I… nothing. But, yes ? Je suis toujours indécise à l’idée de venir, ça me paraît si inapproprié.
— Really ? You’d like to join us ? Je sens son énergie monter.
— But, why me ? Why not… Don or Rose or
— You’re different. I mean, they all have their family here, and you don’t. We can be your kind of family for two or three days.
— And maybe… — j’essaie de trouver une dernière excuse,
— It’ll only be us four.
Mais il répond exactement à la question que je voulais poser.
Plus il me liste ses arguments et plus il arrive à me convaincre, à me faire déculpabiliser de m’incruster dans sa famille et de laisser la mienne derrière.
Your family will be fine. It’s only for this year, il se pose contre le comptoir.
— I know…
— So you’ll join us ?
— I guess ? Je suis encore départagée.
— Come on ! Yes or no ?
Il s’approche peu à peu pour me presser et vite lui donner une réponse.
— Euh, yes ! je lui annonce enfin.
— That’s right ! Il saute presque à cette nouvelle.
Il me présente son poing pour que je le checke. Pas comme un pote, plutôt pour célébrer sa victoire. Je plaque le mien contre le sien et un sourire me monte aux lèvres. C’est un geste simple, innocent, inoffensif mais si important.
C’est notre premier vrai contact volontaire. Il faudra que je le raconte à Alix.
Michael ne rentrant pas immédiatement, je finis par aider Aidan à replacer les planches de la réserve. Juste comme la première fois. Je me demande s’il se rappelle aussi bien que moi de cette matinée. Je m’étais précipitée à l’étage pour chercher ses foutus 5 €. Il a beau me l’avoir dit en français de ne pas le faire, je finirai bien par les lui donner.
Si j’avais su que je finirais par visiter le lieu dans lequel Aidan vit et maintenant que j'allais fêter Noël avec sa famille, je ne l’aurais jamais cru.
— Don’t feel obligated to offer presents to anyone, me dit Aidan avant de sortir de la librairie à la fin de la journée.
Though, to be honest, I would enjoy one.
— I will try.
Il me sourit avant de sortir.
J’ai hâte de trouver des cadeaux. J’ai tellement hâte.
Chapter Text
Les jours de fin d’automne sont toujours ceux qui passaient le plus lentement pendant les études. Les matins gelés, la peau sèche du froid et ce rhume constant.
Je ne comprends pas comment les semaines arrivent à passer aussi vite depuis que je suis à Dublin.
Plus les jours passent, plus je découvre des livres, plus j’arrive à en conseiller et plus j’arrive à communiquer.
Ces derniers temps, si je ne réfléchissais pas à la construction de nouveaux poèmes, je cherchais des idées de cadeaux pour la famille d’Aidan. Mais surtout pour lui. J’ai pensé à mille choses. Des chocolats, une bague, des chaussettes… mais rien ne semble être la bonne idée. J’ai envoyé un message à Aidan de mes pistes de cadeaux pour sa sœur et sa mère afin qu’il les approuve, ou bien l’inverse.
Je m’apprête à éteindre mon téléphone pour partir acheter tous ces présents, quand je me rappelle de ma mère. J’ai retardé ce moment le plus longtemps possible, quelques semaines maintenant. Des semaines de trop. Je l’appelle sans trop réfléchir. Tout ce que j’ai à faire, c’est lui annoncer mon absence, je ne crains rien d’autre. Mon cœur s’accélère tout de même.
Et tout se passe mal.
Je m’y attendais, je m’attendais au pire mais pourtant ses mots me font quand même mal.
— Je pensais que tu rentrais.
— Mais, maman, ça me plaît ici, en Irlande. Et je suis désolée de ne pas venir, je le suis vraiment.
Elle respire lourdement.
— Ça déplaît à ton père aussi. Tu aurais pu nous prévenir plus tôt.
— Je te préviens presque 1 mois en avance… et ça sera juste pour cette année, promis.
— Tu vas faire quoi chez eux ? Manger leurs traditions et te faire offrir des cadeaux ? Ce n’est pas comme ça que je t’ai éduquée.
— Je peux très bien prendre mes propres décisions, je ne suis plus ta petite fille, je remarque avec conviction.
— Mais tu resteras toujours ma fille.
Son ton est glacial. Je sens que l’appel va se terminer.
Joyeux Noël, rajoute-t-elle avant de raccrocher pour de bon.
— Je sais. Je sais, je t’aime.
Je reste debout ici. Je n’ai même plus envie de bouger.
Pourquoi fallait-il qu’elle ait un si mauvais caractère ? Je fais de mon mieux, j’ai toujours fait de mon mieux, depuis toujours.
Je ne veux plus lui offrir quoi que ce soit. Je me demande si elle le mérite réellement.
Je m’assois, laisse mon visage tomber dans mes mains. Je ne dois pas laisser la colère prendre le dessus. Elle a raison de réagir comme ça. On est toutes les deux fautives.
Prendre l’air me fait du bien. Un vent frais me fait frissonner et mes cheveux restent bloqués entre mes lèvres. La vie ne peut pas toujours être parfaite.
Aidan a trouvé mes idées de cadeaux très bonnes, alors je monte dans un bus en direction d’une première boutique.
J’arrive devant cette même librairie où j’avais trouvé les versions bilingues de tous mes recueils de poèmes préférés. En arrivant dans la librairie, le titre du livre préféré de Maureen me sort de l’esprit.
C’était quoi déjà ? "To Meet A"… J'ai complètement oublié. J’aurais dû le marquer quelque part mais Aidan ne me l’a montré qu’à la librairie, je ne pensais pas oublier le nom. Il avait pris le temps de me montrer la couverture d’une ancienne édition, je pourrais la retrouver si elle existe encore…
Je cherche dans les rayons pour le trouver et par magie me rappeler de son nom, mais je ne trouve rien. Je m’arrête alors devant le compartiment des livres bilingues. Je ne sais pas à quoi il ressemble, je ne connais pas l’histoire, je sais en tout cas qu’Aidan peut m’aider.
Je lui envoie alors un message. Après quelques minutes, il n’y répond pas, alors un deuxième. Puis un troisième pour essayer de l’interpeller, mais toujours rien.
Je cherche en vain le livre et, étant trop intimidée par les employés, je les évite. J’ai l’impression d’être une enfant et ça me fait douter des mots de ma mère. Je suis peut-être encore une petite fille.
Ça fait bientôt dix minutes que je tourne dans la librairie, quelques yeux commencent à se poser sur moi.
Faut-il que je l’appelle ? Est-ce que j’ai le droit de l’appeler ? Bien sûr que j’ai le droit… C'est juste que ça me parait étrange de le faire, je ne l’ai jamais fait auparavant. Je décide de le faire. L’ambiance neuve et épurée de la boutique commence à m’oppresser.
— Hello ?
Ce n’est pas sa voix.
— Hi, it’s Morgane… Is Aidan here ?
— Hi ! Morgane ! It’s Don, I was sitting on his phone. How are you ?
— Euh… I’m fine ? J'essaie de prendre un ton impatient pour lui faire comprendre que je n’ai pas tout mon temps.
— Sorry, I’m giving you Aidan, il ricane derrière le téléphone avant que j’entende la voix de son ami, à qui je dois rapidement parler.
— Hey, sorry, what is it about ?
— I forgot the name of the book for Maureen.
— Oh right, it’s To Kill A Mockingbird.
Je n’aurais pas pu m’en rappeler, heureusement que je l’ai appelé.
— Thank you, thank you.
— It’s okay, anytime. You think you can find it ?
— Umm…
Je cherche à nouveau dans le rayon bilingue, To Kill A…
Je passe à l’étagère du dessous.
… Mockingbird !
I have it !
— Great ! She’ll love it.
J’entends un bruit de vaisselle du côté d’Aidan. Don lâche un cri aigu en même temps. Il n’est pas aussi viril qu’il le laisse paraître.
Sorry, gotta go. Have a good day.
— You too.
Et il raccroche.
C’est mon deuxième appel de la journée. C’est rare que ça m’arrive, j’ai toujours préféré les messages.
Je récupère le livre de l’étagère et passe à la caisse. La libraire a l’air soulagée que je sorte enfin du magasin. J’achète au passage un morceau de papier cadeau.
Pour le cadeau de Kate, je dois traverser quelques rues. Elles sont toutes décorées d’illuminations et de guirlandes. Les vitrines sont passées de l'orange au blanc, les pères Noël remplacent les citrouilles.
Je ressors de la deuxième boutique avec un assortiment de thé. Ça peut paraître mauvais comme cadeau, mais quand Kate a mentionné aimer les boissons chaudes, j’y ai directement pensé.
J’ai surtout confiance en Aidan qui était complètement partant pour mes idées. Il ne m’en a pas beaucoup dit sur les siennes, je sais seulement qu’ils se sont réunis avec sa sœur pour offrir un cadeau à Kate.
Je ne peux m’empêcher de l’imaginer m’offrir un cadeau à moi aussi. À quoi pourrait-il penser ?
Mais c’est d’abord à mon tour de trouver un cadeau.
J’ai écrit sur un post-it quelques idées. C’est exactement ce que j’aurais dû faire avec le livre de Maureen. J’étais sûrement perdue dans les yeux d’Aidan quand il m’a présenté le livre. Ils me font tout oublier.
- CD musique ?
- Bijou ? Bague.
- DVD d’un bon film.
- Vinyle Laufey.
En revoyant la liste, le vinyle semble être la meilleure idée. Il a bien dit qu’il aimait le jazz. Un album calme, cosy avec une ambiance de Noël. Ça serait parfait.
En arpentant les rayons, je trouve plein de nouvelles idées de cadeaux à lui offrir, j’aimerais lui offrir le magasin entier. Mais je me contente de ressortir avec l’album.
Il ne reste plus que ma partie préférée, emballer les cadeaux. Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours aimé le faire, mettre du papier autour d’un objet pour ensuite le voir se faire arracher. C’est peut-être l’éphémérité de la chose qui m’attire, j’ai toujours aimé ce qui est éphémère.
Je range finalement les cadeaux dans un sac et le pose dans un coin. Ils vont devoir attendre quelques semaines, je m’y suis prise à l’avance.
Je m’affale sur le canapé, une musique de blues tourne en fond. Il y a toujours des moments comme ça quand on est seul. Mes pensées se tournent vers Andry et Charlie qui vont bientôt partir pour la France. Alix qui ne recevra pas de cadeau de moi cette année, du moins pas le jour de Noël. Aidan et le cadeau qu’il va m’offrir… ou pas.
Ma mère et ses foutues attentes trop élevées.
Mon projet littéraire.
Je suis moins perdue qu’avant de venir en Irlande mais je suis toujours perdue.
Je conclus la journée avec une séance d’écriture et un goûter. Je n’ai jamais perdu cette habitude de grignoter depuis l’école.
Tu crois que ces mots sont pour apaiser ma peine.
Qu’en réalité je ne tiens pas à toi.
Que mes paroles soient pour que je t’apitoie.
Tu ne me donnes qu’en échange de ta haine.
Maman, j’aimerais seulement que tu comprennes.
Je te le répète mais tu ne me crois pas.
Le silence englobe de nouveau nos repas.
Je veux le crier, que tu saches que je t’aime.
Chapter Text
Pendant tout ce mois de décembre, je n’ai fait qu’attendre ce jour. Aujourd’hui. Le jour où Aidan et moi partons pour Drogheda, sa ville natale et là où habite encore sa famille.
Notre train est à 18 h, il est 17 h 30 et je l’attends devant la gare de Dublin. Le soleil commence à se cacher derrière les immeubles. Mes mains sont gelées et moites et de stress. Je ne sais pas réellement pourquoi je suis tendue, Aidan et moi nous entendons bien maintenant, comme si nous étions de vrais amis.
Je remonte mon écharpe autour de ma bouche et essaie du mieux que je peux de me réchauffer les mains, j’aimerais avoir quelqu’un pour me les mettre au chaud.
J’aperçois la chevelure d’Aidan au loin, il traîne une valise et un petit sac de course. J’agite ma main et il me sourit avec le même plissement d’yeux habituel.
— You look cold, are you okay ?
Il ne me laisse pas le temps de répondre. Il fourre sa main dans une poche de sa veste et en sort des gants.
Take this.
Je ne vais pas faire semblant de refuser, j’accepte sans hésiter.
— Thank you, dis-je, emmitouflée dans mon écharpe.
Je mets un premier gant puis je le vois poser ses affaires au sol et m’aider à mettre le deuxième.
— It’s a bit tricky.
Je le regarde faire. Mon cœur ne se calme pas. Il essaye de le faire délicatement, de ne pas me brusquer. Je suis presque déçue quand il arrive à me l’installer.
Confortable ?
— Yes.
— Then we should go now, finit-il calmement.
Il a l’air absolument paisible, pourtant c’est la tempête dans ma tête. Mon cœur bat presque plus fort que mes pensées.
Il me laisse passer en premier, je m’installe du côté de la fenêtre. Après avoir rangé nos affaires, il s’installe à ma droite, ses jambes pliées par l’étroitesse des places.
Pour ce weekend, j’ai pris mon carnet de notes où se trouve une partie de mes poèmes, un livre à lire dans le train et mon casque…
Oh non, j’ai oublié mon casque. Je le revois encore à côté de mon ordinateur que j’ai décidé de ne pas prendre. Je retiens une insulte envers moi-même, je n’ai pas envie d’embêter Aidan pour rien. Ça m’obligera juste à passer le trajet à lire sans musique.
Le train démarre et les rails vibrent sous nos sièges. J’adore les trajets en train pluvieux, surtout placée entre une fenêtre et Aidan.
Je lis pendant la première partie du trajet. J’ai récemment acheté un nouveau livre bilingue. J’ai trouvé que c’était une des meilleures manières pour moi d’améliorer mon vocabulaire juste après communiquer avec des anglophones. Je sens Aidan regarder mon livre de temps en temps.
Mais je me lasse au bout d’un moment, je commence même à m’ennuyer un peu. Je laisse alors ma tête se poser contre la vitre un instant. Le paysage défile, on s’éloigne de la ville. Des champs remplacent les bâtiments et des arbres se multiplient de plus en plus. L’Irlande possède de magnifiques paysages. Humide et venteux mais de beaux paysages tout de même.
Je tourne mon regard vers Aidan. Il a les yeux presque fermés mais je comprends qu’il regarde son téléphone. Ses écouteurs filaires y sont reliés et j’entends un léger bruit de guitare qui me fait comprendre qu’il écoute de la musique.
J’aimerais écrire les idées qui me viennent à l’esprit en l’observant mais je n’aimerais pas qu’il me remarque. Que son visage paisible ne bouge ne serait-ce que d’un millimètre.
Si j’avais été peintre, je n’aurais jamais arrêté de le dessiner. J’aurai étudié chacune des courbures de son visage pour les reporter sur une toile. J’aurai trouvé la parfaite teinte pour immortaliser la variation de sa couleur de cheveux, la couleur de ses taches de rousseur. Mais je ne suis pas peintre, je suis à peine poète, ça ne m’empêche pas de trouver chaque mot qui puisse décrire un visage aussi angélique que le sien.
Son regard se tourne vers moi.
Des cils aussi longs doivent être lourds à porter.
— I thought you’d listen to music, il parle tout bas et enlève un de ses écouteurs.
— I forgot my…
— Your headphones ? I noticed you always have them.
Il l’a remarqué.
You wanna share mine ? dit-il en me tendant son écouteur droit.
Je l’accepte et il dépose son téléphone entre nos deux sièges.
You can choose si vous voulez.
Son portable est allumé sur une application où écouter de la musique. Il me laisse accès à son téléphone ? Il me laisse choisir la musique ? Il me fait donc confiance à ce point-là ? Je ne pensais pas mériter ça un jour. Je me laisse sourire comme une idiote puis récupère son téléphone pour choisir une prochaine musique.
Le temps est parfait pour du indie folk, mais je choisis ça surtout parce que je sais qu’Aidan appréciera. La musique se lance et l’environnement s’apaise autour de nous. Une sorte de bulle nous englobe.
On partage ses écouteurs. On partage une musique. On partage quelque chose d’intime.
Il choisit à son tour, du Radiohead. L’ambiance change à nouveau mais cette bulle nous entoure toujours. Les morceaux qu’on écoute retracent un peu notre relation. On passe de Bowie à Laufey et tout me paraît nostalgique.
C’est le moment adapté pour lui faire écouter de la musique de mon pays. Je choisis un titre de Pomme pour rester dans une atmosphère calme.
Il me fait un pouce en l’air et un sourire comme pour approuver le titre. Puis il met les Cranberries. Je savais qu’il aurait envie de mettre du rock irlandais.
J’adore nos cultures opposées. J’oublie pendant un instant que nous ne venons pas du même endroit, que nous ne parlons pas instinctivement la même langue. Ce n’est pas ça qui nous sépare pour autant. D’autres langages nous permettent de nous rapprocher.
Ode To My Family accompagne les gouttes qui coulent le long de la vitre. On est bientôt arrivés.
La petite ville où l’on descend est donc celle où a grandi Aidan. On traîne nos valises et passons devant un lycée en direction d’un arrêt de bus.
— It was my school. It’s weird to come back here.
J’arrive pas à croire que je suis à l’endroit où il a passé une grande partie de son enfance. Ce n’est pas comme quand je suis venue dans son appart. Je ne me sens pas à ma place ici, j’ai l’impression d’empiéter sur l’intimité d’Aidan.
Le bus nous amène à une zone résidentielle. On descend au moment où la pluie commence à tomber. Mes chaussures se trempent dans une flaque en entrant dans le quartier. C’est une rue résidentielle assez modeste, plusieurs maisons assez petites y sont alignées.
On commence à trottiner pour éviter la pluie. Aidan porte sa valise pour aller plus vite. Le bas de son pantalon de fait mouiller et j’entends son rire légèrement agacé.
Il s’arrête enfin devant une maison et m’attend sur le porche, enfin à l’abri. Ses cheveux sont légèrement mouillés, la respiration moins calme que d’habitude. Il sonne quand je le rejoins.
Maureen nous ouvre avec un grand sourire et un chien nous rejoint, lui aussi avec un sourire. Un vieux labrador, mélangé de noir et de gris. Vieux mais toujours énergique. Aidan salue le chien en premier puis enlace rapidement sa sœur. Elle m’offre aussi un câlin, puis je caresse le chien, je sens que je vais l’adorer.
L’ambiance à l’intérieur est chaleureuse, il y a une cheminée allumée dans le salon, un plat en train de cuire dans le four de la cuisine d’où Kate nous rejoint.
— My big boy ! s’exclame-t-elle en l’enlaçant. And Morgane, darling !
Elle accompagne son câlin d’une bise sur ma joue.
Je suis heureuse que ma présence ne la dérange absolument pas. Elle a même l’air d’être ravie de me voir.
— Give me your things, I’ll put them away.
— No, Mom, let me do it. You look busy, intervient Aidan, come with me, I’ll show you your room.
Je le suis alors jusqu’à l’étage. Les murs sont remplis de photos de famille, toutes dénuées de père. J’ai de nouvelles questions pour Aidan.
Il ouvre une porte avec quelques stickers sur sa surface. J’y vois marqué "Aidan".
— So, this is your room for a few days. I’ll sleep with my mom.
— It’s your old room ?
— Yeah, but don’t worry, everything’s cleaned up.
Des posters de Blondie aux murs, un lit simple avec des draps propres mais usés, une vieille guitare classique, peut-être sa première.
Je suis vraiment dans la pièce où se cache tout le passé d’Aidan. Je peux retracer toute son enfance grâce aux objets qui s’y trouvent. J’entrevois des anciennes consoles et des piles de feuilles dans un placard. Rien d’alarmant pour une chambre d’adolescent. Je laisse mon sac dans un coin de la pièce.
L’odeur de nourriture a embaumé la maison. Je me demande si ce qu’elle cuisine est une tradition d’ici et les mots de ma mère me reviennent. J’aimerais pouvoir faire taire les remarques qui sonnent parfois dans ma tête.
Kate nous appelle pour manger quelques minutes plus tard. On s’installe à table, pas trop grande ni trop étroite, décorée mais pas kitsch.
Et comme d’habitude, je finis mon assiette avant tout le monde. Ils discutent pendant que j’écoute, on le comprend en voyant que Maureen a à peine entamé son assiette.
Aidan raconte le déroulement de notre trajet, je l’écoute en caressant la tête de leur chien sous la table.
— And we saw my school when coming here too, Kate ouvre grand ses yeux.
— Morgane, did Aidan tell you he repeated a class in high school ?
Je déduis que repeat signifie redoubler. Je pouffe de rire sans réelle raison.
— Mom… nobody cares, tente Aidan, en vain.
— Let me tell you the story ! annonce la mère en déposant ses couverts sur la table.
Maureen rigole et charrie son frère. Elle lâche quelque chose du genre : « It's the first time she has someone to tell this to et rigole encore plus fort.
When Aidan was about seventeen, he couldn’t stop playing guitar with his friends and all…
— He even got a tatoo at the time ! incruste Maureen en levant le doigt. Aidan lève les yeux au ciel.
— The teachers were so hopeless about him and his marks were so low that they made him repeat the class, elle pose une main sur celle d’Aidan, but it was worth it. Look how talented he is now.
Aidan ironise en réagissant de manière abusivement touchée mais je sais qu’au fond il l’est. Ça doit être si doux de savoir que sa mère est fière de son enfant.
Le dessert est aussi bon que le reste du repas. Maureen a préparé des brownies pour tout le monde mais le stock se vide rapidement. À la fin de la soirée, il ne reste que quelques miettes au fond du plat.
En me rendant aux toilettes, je m’arrête devant les photos affichées au mur. Je reconnais les longs cheveux de Maureen puis les boucles d’Aidan, qu’il avait déjà aussi parfaites au lycée.
Je serais définitivement tombée amoureuse de lui à cette époque.
En tout cas, je ne trouve toujours aucune trace de leur père. J’ai attentivement écouté chaque discussion et là non plus, son nom n’est jamais mentionné. J’aimerais poser plus de questions mais j’ai déjà deviné que ça pouvait être un sujet sensible.
Soudain, une main se pose sur mon épaule, c’est Maureen. Elle me pointe du doigt une photo d’Aidan avec sa guitare.
— He still plays with that one. Puis elle en pointe une autre où ils sont plus âgés et en présence d’une femme que je ne connais pas.
And this is my mom’s sister, Nicole. She lives in Paris.
C’est donc elle, la fameuse tante qui parle français.
— Do you still want to learn French ?
— Yeah ! Of course. Aidan even told me you could help. I have french classes at school but talking with French speakers is the best way to learn. My aunt said that.
— She’s right.
— She’s always right. In my opinion.
C’est adorable, Maureen admire réellement sa tante. C’est une relation qu’elle devrait conserver même si je n’en possède pas une moi-même.
Sa mère l’appelle depuis la cuisine. Je regarde une dernière fois les photos, Aidan avec sa guitare. Aidan avec sa tante. Aidan jeune. Aidan maintenant. Je ne l’ai jamais vu sous autant d’angles différents.
En revenant dans le salon, ils sont tous au sol à chercher un film à regarder. Les DVD sont étalés sur le tapis. Maureen défend ardemment sa sélection de films romantiques de Noël. Son frère préférerait quelque chose de moins ridicule et Kate est assise entre les deux.
Ils me demandent mon avis.
— Anything… except Gladiator, dis-je en regardant Aidan.
Il rigole immédiatement et laisse Kate et Maureen dans l’incompréhension.
Il leur explique juste après et, sans surprise, sa sœur le compare à leur chien qui s’endort tout le temps, dans n’importe quelle situation.
On opte finalement pour une romcom de Noël, au grand désespoir d’Aidan.
Le canapé est assez grand pour que trois d’entre nous s’y installent, Kate est sur un fauteuil à part. Maureen est entre Aidan et moi, je l’observe donc de loin. Ça me fait étrange de le savoir dans la pièce mais loin de moi. Je m’étais habituée à m’installer à côté de lui à chaque restaurant, à chaque repas, à chaque fois que l’on devait s’assoir.
Ça ne m’empêche pas d’apprécier sa présence. On s’échange des regards quand le film est tellement ridicule qu’Aidan se moque ouvertement des acteurs. J’aime le voir ainsi, assez à l’aise pour exprimer de la méchanceté, aussi inoffensive soit-elle.
Ils m’ont proposé de mettre des sous-titres en français, je leur ai assuré que les mettre en anglais suffiraient. Une lueur de fierté a brillé dans les yeux d’Aidan, j’en suis sûre.
— Well, it was just as shitty as expected.
— At least it kept you awake, dork, rétorque sa sœur.
L’accusé reste bouche bée.
— Can’t fight back with that one.
Des bâillements ont commencé à se faire entendre dans le salon. Kate est la première à aller se coucher, suivie de Maureen.
Aidan doit m’accompagner dans son ancienne chambre pour me montrer comment fermer les volets.
— Watch and learn.
Il les ferme et, effectivement, je n’aurais pas réussi à le faire. Pourquoi construire quelque chose de si peu instinctif ?
Je m’attendais à ce qu’il reparte directement mais il s’assoit sur son lit, se laissant rebondir sur le matelas pendant quelques secondes.
— Did you like that first evening ? me demande-t-il calmement, pour ne pas déranger Maureen dans la chambre d’à côté.
Ça faisait longtemps que je n’avais pas passé une soirée aussi agréable avec plus de 3 personnes.
— I loved it. Thank you.
— You should thank my Mom, she’s wonderful, il a les yeux rivés sur le plafond.
— Yes… she is, j’ajoute doucement en m’asseyant à côté de lui.
Je pourrais lui demander pour son père. Je ressens que c’est le bon moment. Il n’y a personne, l’ambiance est à nouveau intime…
And what about your father ?
— Oh…
J’ai peut-être fait une erreur. Son visage recouvre toute la passion qu’il ressentait envers sa mère par de la contrariété.
He was never the… present kind. Maureen barely knows him, you know… At least I know he’s alive somewhere, that’s all I know.
— It must be weird.
— It is, dit-il en souriant malgré tout, my mom seems happy without him, it’s all that matters to me.
Peut-être que sa personnalité d’ange vient de son manque de représentation masculine pendant l’enfance… Mais qu’est-ce que je raconte, je n’ai aucun avis à avoir sur sa psychologie.
When it’s not love songs, I often write about him, cette fois il me regarde.
Mon cerveau cesse de fonctionner.
C’est sûr et certain alors, il a bien écrit ces paroles romantiques.
Il faut que je pense à autre chose, que je rajoute quelque chose à notre conversation.
— I write about my mother too. A lot.
— Really ? We have that in common. But tell me, son expression est indéchiffrable, à la fois curieuse et sérieuse, what will you do of these poems ?
— Um… I don’t know. Maybe a book ?
— Like a collection of poems ? J'acquiesce, it’d be great ! Would you let me read it ?
Oh… peut-être pas ? J’aimerais publier ce recueil, mais je ne sais même pas où j’habiterai quand je le ferai. Si je m’entendais bien avec ma mère à ce moment-là. Si Aidan sera au courant de mes sentiments…
Tout paraît si lointain et inatteignable.
— I don’t know yet… How to publish and…
— I heard Michael has a publishing house, he told me about ça once.
— Maybe he can help me ?
Même si j’étais déjà au courant pour la maison d’édition, c’est bien que j’aie l’avis d’Aidan.
— Oh, he will ! He always had a soft spot for you… He couldn’t deny it.
Je souris chaudement à cette information. Je n’avais jamais pensé que Michael m’appréciait particulièrement. Il est toujours un peu dans sa bulle, je ne sais pas vraiment s’il se moque ou s’il est agacé par moi quand je lui demande de répéter chacune de ses phrases.
Aidan se lève. Le matelas se reforme là où il était assis, le lit a l’air vide sans lui dessus.
— I’m going to sleep. Have a good night. Il se tient sur le pied de la porte.
— Good night.
Glisser un "I love you" dans ma phrase me paraît absolument instinctif. Je me retiens de le dire, évidemment. Ces quelques petits mots gâcheraient tous ces moments qu’on passera ensemble.
Il ferme la porte derrière lui. Je laisse mon corps s’allonger sur le lit. Je ne savais pas que c’était aussi épuisant d’être amoureuse, mon cœur ne s’est pas calmé de la soirée.
Te dire je t’aime à voix haute est trop dur.
J’essaie de te le dire à travers ces poèmes.
Jamais tu ne les liras, même dans le futur.
Malgré tout ça, j’en écris un énième.
Chapter Text
La lumière se met à traverser les volets presque cassés. C’est la veille de Noël.
Étrangement, d’un jour à l’autre rien n'a changé. Enfant, la magie de Noël me faisait tressaillir. J’avais tellement hâte que ce jour arrive. D'ouvrir mes cadeaux. De voir ma famille. Ce n’est pas le cas cette année. J’ai hâte quand même, pas pour les mêmes raisons, c’est tout.
Les signes de vie dans la maison étaient déjà présents quand je me suis réveillée. J’arrive pas à croire que je me réveille à l’endroit exact où Aidan s’est réveillé pendant toute son enfance. Sa chambre n’est pas aussi chaleureuse que le reste de la maison, elle correspond plutôt à un aspirant rockeur. Ce qui reflète bien la réalité.
Après m’être habillée, je descends les escaliers et rejoins la famille déjà présente au rez-de-chaussée. J’entends déjà le rire de Maureen. Kate est en train de retourner des pancakes sur une machine posée sur la table. Maureen et Aidan sont en face, ils regardent leur mère faire, impatients de commencer à manger.
Il a sa main autour d’un verre de jus d’orange, mes yeux remontent jusqu’à son visage. Il a un vieux pull délavé qu’il utilise peut-être en pyjama, des yeux encore mal réveillés et, oh… des boucles toujours aussi parfaites.
Le jus d’orange s'accorde avec leur chevelure. Je réalise que ce qui rend la maison aussi chaleureuse est peut-être cette présence constante d’orange.
Ils me saluent en me voyant, Artie vient me voir en balayant sa queue. Maureen est souriante, Kate conviviale et Aidan… un peu éteint ? Il a peut-être mal dormi cette nuit, je sais seulement qu’il l’a passée dans la chambre de sa mère.
Les pancakes, comme tout ce qu’on mange ici, sont délicieux. Ils mangent aussi du salé mais je reste dans ma zone de confort en dévorant tout ce qu’il y a de sucré à table.
Je ne peux pas m’empêcher de regarder Aidan de temps en temps. Il est adorable au réveil. Il est perdu dans sa tête, il ne rétorque même pas aux remarques de sa sœur, trop fatigué pour élever la voix. Ça m’amuse mais m’inquiète à la fois. J’aimerais qu’il se sente bien pour la veille de Noël.
Le petit déjeuner terminé, Maureen court à l’étage faire ses devoirs. Ça me rappelle le lycée, tous les devoirs de maths que je ne voulais pas faire. Aidan reste avec sa mère en cuisine, il l’aide à faire la vaisselle. Il l’a déjà beaucoup aidé hier. J’étais certaine qu’il était du genre à toujours donner un coup de main à ses parents.
Kate m’explique rapidement le programme de la journée. Elle et sa fille iront au marché de Noël en ville, Aidan n’a pas voulu venir. Je regarde rapidement dehors avant de lui répondre que je ne viendrais pas non plus.
Il a l’air de faire si froid. Ça ne me déplaît pas de rester une après-midi au chaud avec Aidan.
— Then you could bake us some cookies ! What about that, Aidan ? propose Kate.
— Okay for me ! répond son fils, un peu plus réveillé.
— You’ll have a good time, I’m sure.
Je décide de les aider en cuisine. Il est encore tôt mais Kate aime s’y prendre à l’avance. Je crois bien qu’Aidan a hérité de ce trait de personnalité.
Quand on se retrouve seuls à mettre la table, il commence à me parler.
— How did you sleep ?
— Very well, je dépose une fourchette à sa place, are you okay ? je lui demande tant qu’on est seuls.
— Yeah, sa manière de le dire n’est pas du tout convaincante, it's just, I haven’t talked with my mom for a long time. That’s all.
— Okay… is it bad ?
— No, no, it’s not bad. She just told me things I… usually forget.
Je ne comprends pas ce qu’il insinue. Ce n’est pas à cause de mon niveau d’anglais, c’est juste qu’il utilise ses talents de parolier pour ne pas directement dire les choses.
Il a de la chance que je ne sois pas comme Alix, qui arrive à décrypter n’importe quelle expression, insinuation et métaphore cachées. Je suis naïve à côté d’elle.
Mère et fille partent après qu’on ait fini de débarrasser le dessert. Elles veulent y être avant tout le monde et profiter des rues presque vides.
Aidan a ressorti un vieux livre de recettes et me laisse choisir les gâteaux que l’on va préparer. Je passe devant une page d’une sorte de sablés avec glaçage.
— Do you have… je cherche le terme sur la liste des ustensiles, cookie… cutters ?
— You wanna make these types of cookies ? I believe we have everything we need.
Il sort un immense sac de farine et on commence la recette en musique. Une playlist de Noël se joue en fond. Je trouve d’habitude que les musiques de Noël sont les pires à écouter pour cette occasion. Une musique de jazz est toujours meilleure mais, si c’est pour nous accompagner en faisant des sablés, c’est la musique parfaite.
Regarder Aidan étaler la pâte est si apaisant. J’aimerais juste m’assoir et le regarder faire, il a l’air de tellement bien savoir ce qu’il fait. Je l’aide tout de même à découper des biscuits. Des étoiles, des oursons, fleurs et flocons. Il les récupère pour les mettre sur une plaque de cuisson. Il le fait si délicatement, il n’en casse aucun.
J’avais remarqué qu’il était perfectionniste, même parfois un peu trop.
— You don’t regret coming ? il interrompt le silence.
— No. I like it here.
— Will you… call your family ? I’m sorry if they were mad, il adoucit son ton, il sait que c’est encore un sujet sensible.
— No, it’s normal if they are. And it’s good for me, to be here.
— It’s what matters most. I’m happy you came.
Il me regarde droit dans les yeux. Les siens ont une si grande intensité. Je pourrais faire n’importe quoi pour ces yeux.
— Me too.
On se regarde encore un peu avant qu’il ne retourne à ses sablés.
Pour la toute première fois, j’ai envie de l’embrasser.
D’attraper son pull rouge de Noël et le serrer fort contre moi.
L’idée n’a jamais raisonné aussi fort dans ma tête. L’envie n’a jamais été aussi présente dans mon cœur.
Je me concentre de nouveau sur mes découpages. Je ne veux pas que des idées pareilles me prennent pendant ce weekend.
Il dépose la plaque au four pendant que je prépare le glaçage. La pluie recommence à tomber. J’espère que Kate et Maureen ne vont pas rentrer malades.
En attendant que nos gâteaux dorent, Aidan va chercher sa guitare de lycéen. De mon côté, je vais finir mon livre. Un doux bruit de guitare accompagne ma lecture. Il n’y a rien de plus doux. On est assis près du feu, j’ai un livre à la main, Aidan non loin et un sapin de Noël dans le coin de la pièce. Je n’ai rien de plus à demander.
Cette bulle intime nous entoure de nouveau. C’est dans cette bulle que j’ai envie de lui parler de tout et de rien. J’ai envie de lui livrer tous mes secrets. J’ai envie qu’il me raconte tous les souvenirs d’enfance qu’il peut trouver. Tous ceux qui se sont passés dans cette maison.
C’est dans cette bulle que je me sens à ma place. Comme s’il n’y avait que lui et moi au monde, puis Artie près du feu.
L’alarme me ramène à la raison. Je me lève pour sortir les biscuits. Le temps qu’ils se refroidissent, je retourne auprès d’Aidan qui joue une mélodie qui m’est familière. Je reconnais peu à peu que c’est un titre de Laufey.
Il a appris un titre de mon artiste préférée. L’a-t-il fait exprès ? J’essaie de ne pas trop me poser de questions et d'apprécier la mélodie. Elle est si douce quand c’est lui qui la joue.
Mon livre est terminé. Pendant que je le lisais, plein d’idées de poèmes me venaient. Le seul problème, c’est qu’elles étaient surtout en anglais. Je n’ai pas encore essayé d’écrire dans une autre langue que celle que je connais le mieux. Mais il n’est jamais trop tard pour le faire. Alix me disait souvent que les sentiments sont plus simples à exprimer quand ils le sont en anglais.
Je pose mon livre sur la table basse. Je remarque qu’Aidan a apporté son ordinateur. Il est assez similaire au mien, il a surtout beaucoup plus de stickers.
Comme je n’ai plus de diversion, je prête toute mon attention à Aidan et sa guitare. La manière dont les cordes vibrent sous ses doigts, sa voix qui marmonne des mélodies de temps en temps.
Il s’arrête peu après pour s’occuper avec moi du glaçage des biscuits.
— Look, this one is perfect, me fait-il remarquer en me montrant son sablé.
— You’re really a perfectionist, j’arrive à le faire ricaner.
— I am. It’s not always a good thing though.
— Why ?
— Well, il dépose son gâteau sur un plat où se trouvent tous les autres, I lost a few friends because of that.
Mince, je ne pensais pas que ça serait un sujet négatif.
Sometimes, mostly with guitar, I was so… bad. Not bad at what I was doing, not bad with myself, but bad with others. I was reaching something so perfect that I lost some friends on that journey towards it.
Je ne sais pas quoi dire. C’est rare qu’il se confie sur ce genre de sujet.
It’s better now. I’ve got friends who know me for… me. They know I can act a bit hard on them and on me.
Il prend le temps de respirer, je sens qu’il se confie réellement.
You’re apart of them now, I guess.
— Wow, je ne peux rien ajouter de plus.
— Was that a lot ?
— Yeah… a bit.
— Sorry… finit-il en rigolant.
On a terminé le glaçage de chaque gâteau.
Il se dirige vers le salon pendant que je me lave les mains.
— I brought my laptop… Maybe I could show you my Sims.
Je m’arrête d’un coup.
Je suis à deux doigts de vivre un de mes rêves… voir les Sims d’Aidan Collins. Je ne réponds rien. Je me sèche les mains puis le rejoins en courant. Artie me suit de près, agitée que je cours dans la maison. Il a déjà son ordi sur les genoux quand je m’assois à côté de lui.
Il me regarde en rigolant.
— I’ll take that as a yes.
Oh mon Dieu, oh mon Dieu… Il est en train de lancer sa partie. J’arrive à apercevoir à quoi ressemblent ses personnages et ses maisons…
So, there’s my latest one, dit-il en me montrant la plus belle maison que j’aie jamais vue sur ce jeu. Une architecture spacieuse, chic, de belles fleurs, des plantes partout, des détails à chaque recoin.
— Oh my…
Je m’attendais à tout, sauf à ce qu’il soit bon. Si bon.
On passe les trente minutes qui suivent à parler des Sims. Il me montre une maison qu’il a fait pour Rose et Chloe. J’arrive d’ailleurs à les reconnaître quand il me fait visiter leur terrain.
Il a dû regarder des tutoriels pour devenir aussi fort. J’avoue que je suis quand même jalouse. Je ne lui montrerai jamais mes talents, qui d’ailleurs paraissent inexistants à côté des siens.
On rigole quand il m’explique l’histoire de certains personnages. Nos rires ont complètement envahi la pièce. Je croyais que le silence était mon bruit préféré, il a été remplacé par son rire. Par l’harmonie de nos rires.
Puis Kate et Maureen rentrent. Elles nous voient sur le canapé, affalés et concentrés sur l’ordi d’Aidan. Ce dernier se redresse immédiatement en les voyant. Il nous fait toutes ricaner.
J’aurais adoré goûter nos sablés mais Kate nous conseille de les garder pour le dessert.
J’ai du mal à me dire que ce soir est la veille de Noël. Je n’ai jamais vraiment aimé ce terme, Christmas Eve est beaucoup plus romantique.
On se retrouve tous en cuisine pour préparer le repas. On se répartit les tâches pour être le plus efficace possible, quelque chose que je n’aurai jamais fait avec ma famille en France. Je me demande comment se passe leur soirée, je ne sais pas si je les appellerai d’aussitôt.
Kate nous sert à chacun une assiette avec dinde, sauce aux fruits et pomme de terre. Je peux dire que ma mère avait raison sur un point, je mange des traditions chez eux, et ça me fait extrêmement plaisir. Le dessert est aussi traditionnel, une sorte de gâteau aux fruits que je ne connaissais pas avant ce soir.
Maureen n’arrête pas de sauter, elle a hâte d’offrir ses cadeaux. J’ai plutôt l’habitude d’ouvrir les cadeaux le matin mais Maureen nous explique qu’elle n’arriverait pas à dormir si elle doit attendre une nuit de plus.
Je monte à l’étage chercher les cadeaux dans mon sac. Je stresse de les offrir. Et s’ils ne les aimaient pas ? Et s'il s'était déplacé ? J’ai un coup de chaud avant de redescendre. J’ai même pas demandé l’avis ni de Kate, ni de Maureen pour savoir si mon cadeau pour Aidan était approprié.
Je m’arrête une dernière fois avant de rentrer dans le salon. Une main se pose sur mon épaule.
— They’re gonna love it. Trust yourself.
Je reconnais Aidan par sa voix, je ne vois pas son visage. Il appuie doucement sa main sur mon dos pour me faire avancer. Ce contact me fait presque chavirer.
Have confidence, je me répète intérieurement.
Il me suit de près quand on rejoint sa mère et sa sœur. Elles nous attendent près du sapin illuminé. Tout le monde a apporté ses cadeaux, j’ai hâte que tout le monde les ouvre.
En ressentant cette atmosphère, c’est comme si je sentais la magie de Noël de nouveau. Même si cette "magie" a seulement et toujours été du bonheur, je la ressens vraiment ce soir.
J’ai l’impression d’être à nouveau enfant.
Chapter Text
— This one is for you… Here, for Artie, my girl. This is for Mom and… Here, for Morgane, from me and Kate, annonce Maureen en distribuant ses cadeaux.
Elle me tend un paquet assez petit mais lourd. Ça me ravit qu’elles aient pensé à moi, je languis réellement de découvrir ce que c’est. Je pourrais secouer mes jambes dans tous les sens mais je suis obligée de me retenir.
Kate distribue des cadeaux à ses enfants, Maureen s’agite en recevant le sien. Puis vient mon tour, les filles s’exclament quand elles se rendent compte que je suis aussi venue avec des cadeaux pour chacun.
— Oh my… You didn’t have to.
— I had to. Thank you for inviting me, Kate, je trouve le courage de l’appeler par son prénom, quelque chose que je fais trop rarement.
Maureen empile soigneusement ses paquets à sa droite. La chienne a déjà commencé à mâchouiller son jouet emballé.
Aidan me fixe quand je lui donne son cadeau. Son expression est intrigante, comme de l’étonnement mais une surprise qui était anticipée.
Quand il m’apporte à son tour un objet emballé, je ressens cette même surprise anticipée qu’il a dû ressentir. Je voulais recevoir un cadeau de sa part et c’est finalement le cas. Je suis quand même heureuse de savoir qu’il a pensé à moi. Il me donne un petit sachet décoré, j’ai juste envie de savoir ce qui se cache à l’intérieur.
— Ready ? Can we open everything ? I’m so excited.
Kate autorise Maureen à commencer.
Une peluche de lapin de la part de son frère puis un nouveau casque de musique offert par sa mère. Elle finit par découvrir mon livre. Ses sourcils se haussent quand elle l’ouvre.
— It’s in French ! Oh, it’s in English too !!
Je rigole à sa réaction, je suis heureuse qu’elle soit si émerveillée par un simple livre.
Kate s’étonne aussi en le prenant en main. Ça me fait remarquer leur complicité, leur rire similaire et ce même toc de se gratter le sourcil quand elles sont étonnées. Elles me rappellent ma mère et moi. J’espère tout de même qu’elles entretiennent une meilleure communication que nous.
Kate ouvre son paquet et se couvre la bouche en laissant sortir un aww en voyant le contenu. Elle me fait un de ces câlins rapides qu’elle donne constamment comme remerciement.
Je les regarde jusqu’à ce que ça soit à moi d’ouvrir mes cadeaux.
Le plus grand des deux s’avère être un pull en laine claire. Kate m’explique que c’est un pull tricoté de la région, spécialement irlandais. Je l’enfile immédiatement et tout le monde a l’air d’approuver la couleur.
— White looks good on you, me dit Aidan.
La manière dont il l’articule me provoque une sensation étrange dans le ventre. Alors je commence à ouvrir ce qu’il m’a offert.
Mes mouvements s'adoucissent quand je vois que c’est un collier. Je distingue des petites étoiles brillantes tout le long de la chaîne argentée.
Je lève les yeux pour me figer dans ceux d’Aidan.
En pensant à moi, il a donc pensé à des étoiles ? Il commence à bien me connaître.
Je le porte à mon cou et essaie de l’accrocher. Je n’arrive pas à ouvrir ce foutu fermoir. Une ombre passe dans le coin de mon œil et j’ai à peine le temps de comprendre ce que c’est que je sens des mains dans mon cou.
Les doigts d’Aidan triturent la petite accroche du collier. Ils sont un peu froids mais habiles, ils parviennent à installer correctement le bijou. Mon cœur peut recommencer à battre normalement.
— It looks great ! Good choice Aidan, s’exclame Kate.
Le concerné ne la regarde même pas, il fixe mon collier.
— You like stars, don’t you ?
— Yeah, I love stars. Thank you.
Il me tapote l’épaule avant de retourner à sa place à l’autre bout du canapé. J’aurais aimé lui donner un câlin comme sa mère le fait. Rapide, amical et chaleureux. Mais jamais je ne réussirai à faire ça, jamais.
Il ouvre à son tour un livre massif de la part de sa mère et de sa sœur. C’est le genre de livre que l’on n'a pas à la librairie, leur poids briserait sûrement les étagères.
Puis il déchire le papier de mon cadeau. Il le fixe un petit moment. Et s’il ne l’aimait pas du tout ? J’aurais dû prendre un artiste qu’il connaît, c’est logique… Pourquoi est-ce qu’il écouterait Laufey en particulier ? J’aurais dû
— It’s jazzy girl !
Mes pensées s’arrêtent d’un coup.
Je lève les yeux pour le voir sourire de manière complètement enfantine. J’ai envie de voir ce sourire pour toujours, il a l’air si heureux.
Thank you, Morgane… It's a new artist for me to discover.
Son regard est si doux, affectueux, reconnaissant, rayonnant… tout à la fois.
Heureusement qu’il l’apprécie, je… ses sourcils se froncent d’un coup.
Il sort du paquet un billet de 5 €. Il me le tend avec une expression confuse et refermée.
— I won’t keep that though, il a l’air de blaguer, mais il est pourtant assez sérieux.
Je pensais qu’en glissant discrètement le billet, j’arriverai à faire en sorte qu’il le garde. Mais je ne veux pas remuer le couteau dans la plaie alors je le récupère.
Je le garde précieusement dans ma poche, je ne m’arrêterai pas là.
Artie est partie dans la cuisine avec son nouveau jouet. On entend des bruits de plastique et de ses griffes contre le carrelage depuis l’autre bout de la maison.
Après ça, Maureen a commencé à feuilleter son livre. Elle essaie tant bien que mal de lire en français mais sa prononciation est désastreuse.
— It’s transpiration, say it again.
— Transpi… ra… tion ? répète-t-elle.
À la vue de ma réaction, Aidan ricane. Sa sœur fait de son mieux mais, j’avoue, sa prononciation est assez drôle à entendre.
Am I fluent now ? me demande-t-elle, contente.
— You seem like a good teacher, remarque Aidan, always better than me anyways.
— You are a good teacher. Look where I am today, je lui réponds.
Il devrait savoir que je lui dois énormément.
Je jette quelques regards au livre que j’ai offert à Maureen et, oh… je ne savais pas que ça parlait de ça…
Je lui donne des conseils pour mieux comprendre la phonétique du français quand mon téléphone vibre dans ma poche. C’est mon père.
— Sorry, I have to… Aidan me fait signe de prendre l’appel.
Je décroche en me dirigeant vers la cuisine. Artie est en train de dormir au sol.
— Allô, Morgane ?
— Salut papa !
J’ai toujours appelé ma mère en premier. Mon père n’a jamais apprécié les appels téléphoniques.
Sachant qu’on est la veille de Noël, que je me suis embrouillée avec ma mère et qu’elle a un caractère exécrable, ça ne m’étonne pas que mon père prenne le relais.
— Comment ça va, tu passes un bon réveillon ?
— C’est parfait… Tout le monde est adorable, ils ont aimé les cadeaux que je leur ai faits et, j’ai l’impression de vivre un rêve.
C’est le genre de chose que je ne dirai jamais à ma mère. Elle exploserait de rage si elle savait que je passe un si bon moment en dehors de chez elle.
Heureusement que mon père a toujours voulu mon bonheur avant tout.
— C’est génial ma puce. C’est vraiment important que tu passes une bonne soirée.
— Et… toi et maman ?
— Ça va… Elle n’est pas vraiment de bonne humeur mais c’est ta mère, je la connais et je l’aime… Donc je ferai de mon mieux pour qu’elle t’oublie pour un petit moment.
— Merci papa, vraiment.
Il me donne des nouvelles des invités, comme quoi mon cousin est venu avec sa petite copine cette année et d’autres ragots. J’aurais vraiment aimé être avec eux mais je ne regrette pas du tout d’être en Irlande.
— Passe une bonne soirée ma fille. Joyeux Noël, finit-il chaleureusement.
— Joyeux Noël à toi aussi.
Ça me libère d’un petit poids. Grâce à ses mots, j’arriverai à passer une soirée plus tranquille.
Je retourne aider Maureen avec ses mots français. Aidan aussi de son côté a commencé à regarder son livre. Kate revient avec des tasses pour tout le monde et son nouveau thé à tester. L’ambiance est toujours aussi agréable, du thé à la main, la lumière des guirlandes mélangée à celle du feu.
Le thé est très bon, Aidan me félicite pour mon choix. La boisson s’associe parfaitement avec nos sablés.
On passe la fin de la soirée ainsi. Maureen nous raconte comment se passent ses cours. Kate me raconte des histoires sur ses enfants et Aidan est obligé de l’arrêter quand elle va trop loin.
Tout se passe si bien que j’en oublie presque mes problèmes. Mais je ne serais pas Morgane si j’arrivais à oublier mes soucis en une soirée.
J’ai remarqué qu’Aidan ne partage pas beaucoup ses journées avec sa famille. Bien sûr, il leur donne des nouvelles, mais jamais plus. Je me demande si elles seraient au courant s’il avait une petite copine… Mais ça, ce ne sont pas mes affaires.
Aidan n’a pas besoin de m’accompagner fermer les volets ce soir, je suis censée savoir le faire toute seule. Sa présence me manque parfois alors que nous sommes dans la même maison. J’aimerais passer chaque seconde de mon temps avec lui.
Avant d’aller me coucher, je vais me brosser les dents dans la salle de bain commune. À côté de ma trousse de toilette, je reconnais celle d’Aidan. Il y a un petit rasoir, de la crème hydratante et quelques autres soins. Je ne savais pas qu’il prenait soin de sa peau.
Il a aussi un petit crayon noir pour les yeux, celui qu’il doit utiliser en concert. Je l’imagine se préparer avant de monter sur scène. J’aimerais faire partie des gens assez proches de lui pour le voir en coulisse avant qu’il ne se fasse éclairer par les projecteurs.
— You okay ?
La voix profonde me fait presque sursauter. Je me rince la bouche avant de répondre.
— Yeah…
Aidan prend sa brosse à dents, y dépose du dentifrice avant de l’amener à sa bouche.
J’aimerais appliquer mes soins pour le visage avant d’aller me coucher mais le faire en présence d’Aidan me dérange un peu. Je suis rarement mal à l’aise avec lui mais cette fois c’est différent, je ne sais pas pourquoi.
Je prends quand même le temps de le faire. Aidan m’observe du coin de l’œil et je l’observe à travers le reflet du miroir que l’on partage. Il finit par se rincer la bouche.
— Did you like your presents ? me demande-t-il après s’être rafraîchi le bas du visage.
Les gouttes descendent le long de ses joues et glissent jusqu’à son cou. Il faut que je regarde autre part si je ne veux pas paraître folle.
— Yes, thank you for everything, je réponds, en regardant dans le reflet du miroir.
Je porte encore le pull qu’elles m’ont offert et son collier… Je sens que je ne vais plus jamais l’enlever.
Il me regarde, toujours indirectement à travers le verre. Ses yeux scintillent, je pense qu’il fixe mon collier.
— I liked your present too, ajoute-t-il en prenant un tube de crème, except for the money.
Un sourire coupable me monte au visage. J’ai gardé le billet dans ma poche toute la soirée, j’avais bien dit que je lui donnerais à un moment ou un autre.
— You should take it, really, je lui montre le billet entre mes doigts.
— You know I won’t.
— It’s my present.
Il se tourne vers moi. Il est beaucoup plus imposant que dans le reflet. Son torse est plus large, ses yeux encore plus hauts, la salle de bain soudainement plus petite. Il récupère délicatement le billet.
— If I take it, you’ll shut up about it ?
— Yes. I promise.
Il me pousse amicalement l’épaule avant de ranger le billet dans sa poche.
— You better, finit-il avec un léger sourire aux lèvres.
J’ai gagné.
Après lui avoir souhaité bonne nuit, je regagne ma chambre. Je repense à la conversation que l’on vient d’avoir, son regard et sa bouche entrouverte.
Des dizaines d’idées de poèmes me viennent à l’esprit alors que je me change. Il faut que je les marque absolument toutes, qu’elles soient en français ou non. Je sors mon carnet et commence à y griffonner.
Je me demande ce qu’Aidan penserait s’il me voyait là, allongée sur son ancien lit à écrire des poèmes sur ses yeux.
I look into your eyes and all I see is are stars.
Like the ones you offered me, the ones that spark.
Is it the passion you hold for the things you like.
Or maybe it’s a love that you feel for me somehow
Chapter Text
On rentre quelques jours après Noël.
Ces jours passés avec la famille d’Aidan sont les meilleurs que j’ai eus depuis des mois.
On prend un train similaire au premier, j’ai gardé ma place près de la fenêtre. Il m’arrive d’amener le bout de ma manche à mon nez et de sentir l’odeur de chez Kate. Pas une odeur précise et marquée, seulement le léger parfum de la maison. Cette senteur m’apporte un peu de nostalgie. Une nostalgie qui ne sort de nulle part puisque ça ne fait même pas vingt-quatre heures que j’ai quitté Drogheda.
Aidan m’a partagé ses écouteurs plus tôt qu’à l’allée. Je lui ai à nouveau fait écouter des musiques de mon pays et inversement.
J’ai pris des nouvelles d’Ali par message mais vu tout ce qu’elle a à me dire, il faudra que je l’appelle en rentrant. J’espère que tout s’est bien passé pour Andry et Charlie.
Michael nous a informé que la librairie sera ouverte encore trois jours avant le Nouvel An, je travaillerai encore un peu avant de me reposer. En parlant du Nouvel An, Aidan l’a mentionné avant qu’on parte. Ils le fêteront en faisant un concert au pub de Don, quelque chose comme ça.
Les fêtes n’ont jamais été mon fort.
Le temps paraît plus froid à Dublin. Noël est encore dans l’air mais d’une manière plus triste, peut-être parce que les rues se sont vidées depuis notre départ. Aidan, à peine rentré, doit déjà repartir pour une répétition de musique. Même si on a passé ces derniers jours ensemble, le voir encore ce soir ne m’aurait pas dérangé.
L’appartement est froid quand j’y entre. On le ressent quand il n’y a eu aucune vie dans un lieu pendant quelque temps.
J’attrape mon téléphone avant toute chose. Alix a beaucoup de choses à me raconter mais j’en ai aussi beaucoup en retour.
— Et quand Charlie est arrivé, ma mère lui a fait un immense câlin. Andry était aussi choqué que moi, genre… on s’attendait à tout sauf à ça ! Mon père était un peu plus distant mais c’est normal, il a quand même été gentil avec lui.
— C’est génial, je suis vraiment contente pour vous tous.
— Tu nous as tous manqué cette année, t’as intérêt à venir nous voir la prochaine fois.
— Tu parles comme si j’habitais en Irlande.
— Bah… tu sais, ici, t’es un peu devenue l’Irlandaise dont tout le monde parle.
— Sérieux ? Je sais à peine parler anglais ! Je rigole.
— Je suis sûre que tu me rattrapes maintenant… L'élève a dépassé le maître.
— Attends, je t’ai pas raconté mon Noël chez la famille d’Aidan…
Alix a des réactions surdimensionnées à tout ce que je dis. Ça me fait rire bien qu’elle m’embarrasse à la fois.
— Et pour le Nouvel An ? Perso je serais sûrement avec des potes de fac. L’alcool sera au rendez-vous.
— Aidan m’a parlé d’un concert. Mais il y aura sûrement du monde, je suis pas encore sûre d’y aller. Tu sais à quel point je déteste les soirées.
— T’inquiète ! Si y’a Aidan, tout se passera bien. Et imagine : vous regardez les feux d’artifice ensemble… Il se penche vers toi et…
— Alix.
— Quoi ? Believe in your dreams comme on dit.
Elle a beau me faire rire avec son accent français cliché, je n’aime pas qu’elle s’imagine des trucs pareils. Aussi bien pour son bien que pour le mien.
On raccroche quelques minutes après. Je repense à ses mots. Même si je ne le montre pas, que je ne le dis pas tous les jours à Alix, que je ne le crie pas sur tous les toits, j’aime réellement Aidan. C’est devenu une telle évidence pour moi que j’oublie parfois qu’il ne m’aime pas en retour.
Ça serait si étrange que je sois en couple. Personne ne m’a jamais comprise. Personne ne s’est jamais intéressé à moi… ne serait-ce dans une mauvaise intention.
Je suis allongée sur mon lit. J’aurais aimé avoir pris mon lecteur CD pour écouter l’entièreté de mes albums. Parfois la France me manque. Mes affaires, ma chambre d’ado, mes amis… ma famille. Si seulement je pouvais me sentir à la maison quelque part dans ce monde.
Mes dilemmes sont des cercles vicieux et je n’arrive pas à en sortir. Ma vie est un enchaînement de contradictions et de choix regrettés. C’est peut-être d’ailleurs à ça que la vie se résume.
Dans ce mélange négatif, l’amour joue un rôle clé. C’est le soleil qui met fin à la pluie, le vent qui chasse les nuages.
J’aimerais l’avoir moi aussi.
Je retrouve Aidan à la librairie pour un dernier jour de travail avant le Nouvel An. Les clients sont rares mais quelques habitués nous rendent visite. Aidan parle avec une vieille femme, bien plus âgée que Michael. Il sourit à chacun des mots qu’elle lui dit.
J’aimerais réellement connaître les défauts d’Aidan, il a l’air d’en être complètement dépourvu.
Il accompagne la femme à la sortie puis me rejoint au coin poésie. En s’adossant à une bibliothèque, il lâche un lourd soupir, rempli d’épuisement.
— Are you okay ?
On est rentrés il y a à peine deux jours et il soupire déjà ?
— Yeah… well, on sait que quelque chose ne va pas quand il commence une phrase comme ça, for our concert on New Year’s night… Our sound engineer canceled at the last minute.
Il a l’air stressé en disant ça, presque énervé.
Rose said she’ll find someone else but we’re never sure. I hate this.
Je ne peux rien faire d’autre que de l’écouter et, à ma préférence, le regarder en même temps.
Anyways, you’re coming right ? It’s at the Paddy’s pub, it’s really near so you could come walking, ajoute-t-il en se tournant vers moi.
Même si c’est une soirée mondaine, je sais que je viendrai.
— Yes, I will come.
— Perfect ! I’m sure you’ll love it, son ton est d’un coup plus enjoué, we’ll even play Radiohead !
La mention de ce groupe me ramène à la fois où j’avais vu leur répétition. J’ai eu le droit à ce privilège. Pour moi, s’en est un. Je suis allée chez lui le même soir, on a regardé un film et… en prenant du recul ça ressemblait vraiment à un date. Mais personne ne doit l’apprendre. Surtout pas Alix, elle aiderait cette petite flamme d’espoir en moi à grandir.
À part ça, je me sens bien. Même si ça me fait toujours un peu peur, j’ai envie de voir leur concert, en espérant que le pub ne sera pas trop bondé.
Les quelques jours de travail sans Aidan passent assez vite. Mon travail à la librairie devient assez répétitif. Ce n’est pas que je m’ennuie, c’est seulement que je suis habituée à ces mouvements maintenant.
Presque personne ne nous rend visite à quelques jours du Nouvel An, pourtant je suis quand même là. Quand la librairie n’abrite personne d’autre que nous, je papote avec Michael.
— Apparently, you have a publishing house ? En abordant ce sujet, je me rends compte que je n’en avais jamais parlé avec lui directement.
— Indeed I had. My daughter owns it now. What a businesswoman she is.
Il faudrait que j’utilise cette opportunité pour lui parler de mon projet. Mais c’est si difficile à faire… rien de paraît naturel sorti de ma bouche. Je vais avoir l’air d’une obstinée si j’entame ce sujet… Mais si j’ai bien appris une chose de ce voyage, c’est carpe diem.
— I’m interested in publishing a book… Do you think she could help ?
Oui, ça sonne bien… J'ai l’air intéressée, mais pas non plus pressée.
— She’d probably help, yeah. I raised her well, il rigole à sa remarque, but if you’re looking forward to publishing a book, she may refuse because of its language. Of course, there’s exceptions but if you’re a beginner and french well… you guessed it.
Je vois.
Il a raison. J’aurais dû y penser. Je ne suis pas vraiment légitime finalement. Mes livres amateurs auront mieux leur place sur Amazon.
À la fin de la journée, mon moral n’est pas au plus haut.
Michael m’aide, mais il me fait me rendre compte de la réalité et la plupart du temps, je déteste la réalité.
On peut tout de même trouver des solutions aux problèmes de la réalité, pas vrai ? Je peux très bien publier mon livre par Amazon. C’est pas grave, c’est toujours un premier pas vers quelque part.
Je ne devrais pas avoir d’attentes aussi hautes. Et je me déteste encore plus pour ça, sachant que ce trait de personnalité vient sûrement des gènes de ma mère.
Je me suis occupée lors de ce dernier jour de 2024 en griffonnant sur un carnet de croquis et en écrivant quelques idées de poèmes. Je reste au calme la journée pour être prête à ce qui m’attend ce soir.
Aidan m’a envoyé un message en fin d’aprem pour m’annoncer qu’ils avaient trouvé un nouvel ingénieur son. J’imagine même pas la pression qu’il a dû mettre sur le groupe. Son stress est assez communicatif, c’est cohérent avec son sourire.
Je grignote quelque chose avant de rejoindre le pub. Je n’ai pas envie de rester trop longtemps là-bas, je prendrai peut-être une boisson mais rien de plus qui me fasse m’attarder.
J’ai décidé de mettre un pull blanc, sûrement parce qu’Aidan a dit que cette couleur m’allait bien. J’ai aussi son collier, dont je ne me sépare plus depuis Noël.
Un mélange confus de notes s’émane du pub quand j’arrive. Il est éclairé de différentes couleurs, je ne l’avais jamais vu dans un contexte aussi festif. Je pousse la porte d’entrée et remarque que la salle principale est presque vide. J’ai bien fait d’arriver assez tôt pour éviter le monde.
Je vois directement une grande silhouette à la chevelure rousse sur la scène. Je crois qu’ils règlent leurs instruments, d’où la cacophonie qu’on entend depuis la rue.
Don est le seul à ne pas être présent sur l’estrade.
— French girl ! Une voix m’appelle depuis le bar.
Il s’avère évidemment que c’est Don qui essuie des pintes de bière derrière le comptoir. Je me rapproche de lui.
— Hello, dis-je doucement. Sans Rose ou Aidan à proximité, j’ai du mal à trouver quoi dire.
Why aren’t you on the stage ? J'ajoute plus fort.
— They’re doing a last soundcheck, I already finished it. I, drummer, am efficient, il glousse à ce que je déduis être une blague.
J’ai beau majoritairement comprendre et parler l’anglais, il m’arrive encore d’avoir des difficultés. Dans ce genre de situation, je fais de mon mieux pour ne pas paraître perdue et imiter la personne en face de moi. S’il rigole, je rigole. C’est Ali qui m’a conseillé de faire ça, et ça marche.
Il observe la scène en rangeant des verres à leur place.
— Maybe you could soothe Aidan a bit. He’s been… tense, lately.
C’est vrai qu’il était tendu la dernière fois, quand il me racontait ses problèmes d’ingénieur du son. J’aimerais être en capacité de l’aider, soothe him comme m’a dit Don. C’est la première fois que j’entends ce mot.
Oh sorry, I think they need me. Stay by the bar if you want, there’s Paddy too, finit-il en rejoignant les autres.
Il a pointé le comptoir en parlant de "Paddy". Je lève la tête au-dessus du comptoir pour y voir l’énorme chien endormi. Je me rappelle l’avoir vu la première fois. Il était déjà dans la même position. Ses immenses oreilles tombant le long de ses joues et sa peau flétrie par l’âge.
Don a raison, je vais peut-être rester ici pour la soirée. J’ai une bonne vue sur la scène et c’est surtout l’endroit le plus éloigné des autres.
D’un coup, j’entends un bruit sourd provenant de la scène. Tous les membres se tiennent debout sur scène, autour d’une guitare rose au sol.
La sangle de Rose s’est détachée, sa guitare s’est fracassée au sol. Elle s’exclame aux techniciens :
— Guys ! It’s okay, she’s fine !
Mon attention était entièrement sur la guitare et l’intervention de Rose, je n’avais pas vu Aidan qui se pince l’arête du nez.
Il peut exploser à tout moment. Tous ses muscles sont contractés, je le ressens depuis ma place.
— Fuck ! I need fuckin' air !
Tout le monde se tourne vers Aidan, les yeux grand ouverts. Je ne l’ai jamais entendu dire ce mot. Je n’avais jamais remarqué que ses "u" se transformaient en "o" quand il le prononçait.
Il a l’air épuisé. Et il laisse tout le monde le savoir. Il saute de l’estrade en direction de la sortie, le regard rivé sur le sol. Quand il se redresse, nos yeux se croisent. Il n’avait pas dû remarquer ma présence car son visage s’adoucit, comme de l’étonnement ou une sorte de… vague de calme ?
Sa beauté naturelle l’accompagne toujours, mais cette expression de colère ne lui correspond pas, la joie lui va tellement mieux. J’aimerais le voir sourire comme il le fait habituellement, mais il se contente de me saluer, toujours avec son expression confuse.
Il rejoint la sortie et disparaît de mon champ de vision.
— Rose, tune your guitar again, we need to check it one more time, demande un régisseur.
L’ambiance est étrange.
C’est comme si un pilier habituellement inébranlable venait de broncher.
Chapter Text
La salle s’est peu à peu remplie, elle est maintenant presque pleine. Le concert a commencé, Aidan s’est ressaisi et tous les instruments ont pu être réglés correctement. Cependant, je ressens que l’ambiance sur scène est différente de leur autre concert.
J’ai compris que la sévérité d’Aidan sur les membres est puissante. Il a un pouvoir qui lui est conféré par ce rôle de pilier inflexible, stable et loyal.
S’il est instable, ils le sont tous. Et ce soir n’a pas l’air d’être le plus simple pour lui.
Ça ne les empêche pas de parfaitement bien jouer. J’ai reconnu quelques morceaux, certains qu’Aidan m’avait fait écouter dans le train. Je souris quand ils commencent à jouer cette musique de Radiohead, celle qu’ils répétaient en ma présence. En effet, ils ont pu peaufiner leur performance. J’adore les observer et voir chacun avoir son rôle propre, puis écouter ce qu’ils créent, tous ensemble.
Je n’ai pas pris mon appareil photo, alors j’essaie de m’attarder sur chaque détail que je vois, essayer d’immortaliser le moment de mes propres yeux. Les bagues d’Aidan, son léger trait d’eyeliner habituel, ses sourcils froncés, mais je ne sais pas cette fois si c’est dû à de la concentration ou à de la contrariété.
Don en retrait, qui se pince légèrement la lèvre du bas quand il joue des parties compliquées. Chloe qui tape du pied pour garder le rythme, puis Rose qui se balance alors qu’elle ferme les yeux en chantant dans son micro.
J’aimerais pouvoir me rappeler de tous ces petits détails.
Le public les applaudit à chaque morceau terminé. Je ressens comme une fierté pour eux. Je me rends compte que je me suis réellement attachée à leur petit groupe, au point de vouloir assister à chacun de leurs concerts.
— Lads ! We’re going to slow down the mood a bit before New Year, annonce Rose au public, maybe a few love songs would please you ?
Les spectateurs répondent un "Yeah !" en chœur.
J’avais peur que le public soit impressionnant, comme l’autre concert auquel j’ai assisté. Mais il est assez calme. Je me sentirais presque de m’y enfoncer pour m’approcher des enceintes. Néanmoins, la place que j’ai trouvée contre le bar est parfaite. Je vois tout ce qui se passe sur scène et le son n'est ni trop fort, ni trop lointain.
La musique qu’ils commencent à jouer m’est familière, le son de la guitare acoustique d’Aidan retentit. C’est Chloe qui la joue et les membres la rejoignent tour à tour.
En entendant les paroles, je reconnais le texte que Chloe avait écrit pour Rose. Ce fameux love song auquel l’autrice n’avait pas encore trouvé de titre la première fois que je l’ai entendu. La chanteuse sourit particulièrement à cette chanson. Ça me fait chaud au cœur.
L’amour est aussi beau à entendre qu’à voir.
Chloe se lève à la fin du morceau, elle s’approche de Rose pour l’embrasser doucement. Elle donne ensuite la guitare à Aidan. Elles provoquent une réaction remplie de tendresse et de joie, voire même un peu de jalousie de la part de certains.
Avec sa guitare à la main, Aidan installe un tabouret au centre de la scène. Je ne comprends pas, Chloe s’écarte pour lui laisser de la place pendant que Rose lui ajuste le micro. Il s’installe et regarde le public.
Nos regards se croisent. Il prend une grande inspiration.
— I also have a song… And um… I tried to think about something else… anything, but she’s always on my mind, il sourit et mon cœur chaud se refroidit.
Je ne savais pas qu’il allait chanter à son tour, encore moins que ça soit une chanson d’amour.
Mon ventre se sert malgré moi. Je la hais. Qui qu’elle soit, je hais la fille qu’il aime, la fille pour qui il va chanter. C’est sûrement une de ces filles du premier rang, ces Irlandaises à l’allure toujours soignée et aux joues rosées.
Mais mon propre bonheur a autant d’importance que celui d’Aidan.
Il a l’air stressé de jouer ce morceau devant tout le monde, devant celle qu’il aime, mais au moins il a l’air heureux.
I hope she’ll like the song, finit-il en chuchotant au micro, puis ses yeux se concentrent sur sa guitare.
Sa main droite commence à jouer un ensemble de notes complexes pendant que l’autre se déplace sur le manche. Le public se suspend quand il commence à chanter.
Tell me, do you like better being alone than with me ?
Maybe, I can try and come along this time.
Though I know you never have been mine.
Je n’ai jamais entendu ce morceau avant.
Après tout, je ne connais pas réellement Aidan, même si je le croyais.
Le temps semble s’être arrêté. Personne ne bouge, tout le monde a l’air de se fondre dans ses paroles, dans la douce sonorité de sa guitare.
I’m sorry, this song is still about you.
It’s hard to confess but it’s true.
If only you couldn’t understand it, I could stay so foolish.
But turns out I’m the one who taught you English.
Oh…
Au fil des vers, j’interprète ses mots. Cette fille aux cheveux bruns, si belle, si douce, si parfaite. Il l’aime pour de vrai et… Ces dernières paroles me brouillent.
Cette fille que j’imaginais s’est peu à peu transformée en mon reflet. Sa posture confiante, grande et élégante est lentement devenue maladroite, inconfortable et mal à l’aise.
Elle a de longs cils noirs.
Des yeux bruns.
Elle ne parlait pas anglais.
Les pensées défilent… Et si c’était moi ? Je suis peut-être la fille parfaite dont il parle. Mais c’est impossible, c’est tout simplement impossible. Pourtant, ces paroles… elles me sont destinées. Mais en quoi le sont-elles ? Je ne suis rien de tout ce qu’il décrit.
Toutes ces pensées commencent à me bloquer la gorge. Une boule grandit dans mon ventre, elle me coupe bientôt la respiration.
You swear you’re not a poet,
But your whole soul is a sonnet.
À peine sa chanson terminée, je me presse vers la sortie. Il me faut de l’air.
Le bruit des applaudissements me donne mal à la tête. Une pression me monte dans le crâne et s’apaise légèrement quand j’atteins la sortie.
Si ces paroles sont bien pour moi… Qu'est-ce que je dois faire ?
Si elles le sont, ça veut dire qu’il m’aime bien aussi ? Est-ce qu’il faut que je lui en parle ? Je ne sais pas quoi faire et mon cœur bat si vite qu’il me fait presque souffrir.
Je trouve un banc sur lequel m’asseoir, sur le même trottoir que le pub. L’air est froid mais m’aide à respirer.
J’aime Aidan comme je n’ai jamais aimé.
Pourtant, de tous les scénarios que j’ai pu imaginer, ce n’était jamais celui-là qui se réalisait.
Je suis perdue.
Pourquoi est-ce que ma joie est mélangée à autant de sentiments différents ? Mon stress prend le dessus sur le reste, et je retombe dans ce cercle vicieux de pensées contradictoires.
Peut-être que je ressens autant de choses parce que de tous les amours que j’ai pu ressentir, aucun n’était réciproque.
Parce que l’amour que je ressens pour Aidan est pur et sincère et si important pour moi.
Parce que s’il m’aime en retour, je n’aurai plus jamais envie de le quitter.
Mais il faudra bien que je le fasse un jour. Et dans ce ciel nuageux, mélange de tous ces sentiments, se forme un nuage menaçant de tristesse.
Il faudrait que j’aille le voir. Au moins lui demander de mettre les choses au clair, que je ne me fasse pas d’idées. Qu’il me fasse monter des larmes de joie ou de tristesse, peu importe. Mes sentiments sont déjà si confus.
Je me lève pour rejoindre le pub quand j’entends une porte se fermer derrière moi.
C’est celle que j’allais rejoindre. Aidan se tient devant.
À la vue de sa silhouette, mon cœur reprend ses battements saccadés.
Je me rassois sur le banc en lâchant un long soupir. Mon visage tombe dans mes mains. J’essaie de me calmer mais le stress ne veut plus me lâcher. Je ne pensais pas qu’un jour, voir la silhouette d’Aidan pouvait autant me chambouler.
J’entends un à un ses pas approcher le banc. Plus la distance entre nous rétrécit, plus la tension augmente et le souffle me manque.
Il s’assoit à ma gauche. Et à son tour, il lâche un soupir.
Un silence rempli de trouble nous englobe.
On se laisse écouter le son du vent dans les feuilles, des rires à quelques rues d’ici, le brouhaha provenant du pub. Je fixe mes mains qui n'arrêtent pas de bouger.
Malgré tout ce qu’il se passe, je ne me suis jamais sentie aussi vivante.
Je l’entends s’apprêter à parler. Un seul mouvement de langue et je sais qu’il s’apprête à laisser découler toutes ses paroles.
— I’m sorry about the song.
Seulement une seule phrase sort de sa bouche. Pourtant une phrase qui veut tout dire.
J’étais bien sa muse. C’est bien moi cette "fille parfaite". Celle qui le fait se noyer. Celle qu’il aime.
I-It’s the only way for me to share my feelings. And I probably shouldn’t have done that, it was stupid. But… but I had so much on my mind and I really wanted you to know.
Je le vois jouer avec ses bagues. J’ai l’impression qu’il est aussi stressé que moi.
And… you don’t have to say anything about it. If you don’t want to, it’s fine. I’m bad at these things and… il soupire à nouveau.
J’aimerais lui répondre, prouver qu’il n’est pas le seul à ressentir cet amour ineffable. Mais aucune phrase ne veut se former dans ma tête, elle est encombrée de sentiments. J’arrive à peine à le regarder dans les yeux, son regard me paralyserait.
Well, I’m sorry, I should probably go back. They need me… il se lève pour repartir.
— I like you too.
Nos regards se croisent enfin.
Nos souffles se coupent, le sien par mes mots, le mien par ses yeux qui peu à peu s’illuminent.
On reste figés pendant quelques secondes. Des secondes qui ressemblent à des minutes, mais les plus belles minutes qui me soient arrivées.
Je coupe ce silence, et mon stress remonte.
But, I don’t know how this works, I- never was… you know…
Je me détourne de ses yeux trop puissants pour moi.
Mon visage me brûle… Je dois être complètement rouge. Mais si c’est devant Aidan, ça ne me gêne pas.
— It’s okay, we won’t rush anything, il se rassoit à mes côtés, I understand that it’s weird and scary but… Maybe we could talk about it tomorrow ? We could go out somewhere.
J’ai envie de prendre sa main. Je me rends compte que ça ne le dérange sûrement pas, mais je n’arrive pas à convaincre mon corps de bouger.
— It’s a date ? je demande, la voix coupée.
Aidan me devance. Il pose sa main sur la mienne.
Elle est chaleureuse, elle me rassure.
— It is.
Il sourit et ce visage souriant oblige mes yeux à se concentrer de nouveau sur lui.
C’est communicatif, un grand sourire se forme aussi sur mon visage.
Il est rayonnant.
Il a l’air si heureux. Il est heureux.
— HAPPY NEW YEAR ! Le cri de Rose raisonne dans la rue.
Sa voix amplifiée me fait presque sursauter.
Des feux d’artifice lointains commencent à exploser dans le ciel. Cette fois-ci, je n’arrive pas à retenir un sursaut quand un pétard explose au bout de la rue.
Je serre la main d’Aidan pendant qu’il ricane gentiment.
Ce rire me fait comprendre que je ferais tout pour rester à ses côtés. Pour toujours si le temps nous le permet.
Il se lève, nos mains se lâchent et le froid me gèle de nouveau.
— I should go now. Happy new year, dit-il doucement.
Il dépose un léger baiser sur mon front avant de secouer doucement mes cheveux. Un geste assez amical, pourtant un geste qui me fait fondre.
I love you, lâche-t-il dans un murmure avant de repartir vers le pub.
I love you too, j’aurais voulu répondre, mais il est déjà rentré.
Ce moment était beaucoup trop bref. J’aurais voulu rester ici avec lui pour la soirée. Qu’il me raconte tout ce qu’il ressent. Que je lui explique à quel point je suis stressée. À quel point je l’aime en retour.
I like you too est tout ce que je lui ai répondu… J'aurais dû lui dire que chaque mot qu’il me dit sont les plus beaux mots que j’ai entendus. J’aurais dû le remercier pour cette chanson qui m'aurait fait pleurer si je n’étais pas paralysée de peur.
J’aurais dû lui demander pourquoi…
Demain, je lui dirai tout ce que j’ai sur le cœur. Absolument tout. Ça fait bien trop longtemps que je garde toutes ces questions pour moi.
La boule que j’avais dans le ventre a explosé en des millions de papillons.
J’aimerais crier et secouer mes pieds comme une lycéenne, mais je me contente d’un long soupir. Je n’ai jamais été aussi heureuse, et je ne sais pas comment extérioriser toute cette joie sans me ridiculiser devant les passants.
Je croyais que c’était trop tard pour moi de vivre un amour de jeunesse. Mais à 19 ans, on est toujours adolescent, non ?
Chapter Text
En seulement un clignement de paupière, c’est une nouvelle année qui commence.
C’est étrange de découvrir à quel point ma vie a réellement commencé au moment où j’ai mis les pieds à Dublin. C’est comme si je n’avais jamais réellement inspiré l’air frais avant de découvrir celui d’octobre. C’est comme si je venais de découvrir qui je suis, ce que j’aime, ce que je veux, ce qui me désire.
Aucune de mes pensées ne s'est arrêtée depuis hier.
J’arrive encore à ressentir le toucher d’Aidan sur ma main. Son souffle quand il a embrassé mon front.
J’ai réussi à calmer mon cœur pendant un moment, jusqu’à ce qu’Aidan m’envoie un message. Une vague de dopamine a envahi mon corps et mon rythme cardiaque a de nouveau augmenté.
Il m’a dit de le retrouver au Phœnix Park, le plus grand parc de Dublin. C’est là-bas qu’aura lieu notre… date. C’est si étrange, c’est presque irréel.
J’imagine tous les scénarios possibles pendant mon trajet et je découvre d’ailleurs un coin de la ville où je n’étais jamais réellement allée. Le bus s’arrête à l’arrêt "Phoenix Park".
Je ne savais pas comment m’habiller aujourd’hui. Est-ce qu’il faut que je me prépare plus que d’habitude ? Que je me maquille plus lourdement ? J’ai eu peur de paraître trop préparée, alors je ne suis pas trop sortie de ma zone de confort. J’espère seulement que lui non plus.
J’ai remis ma veste en cuir habituelle et quelques bijoux en plus, toujours avec le collier qu’il m’a offert. Ce collier signifie encore plus pour moi qu’il ne le faisait auparavant.
J’ai encore mon casque sur les oreilles quand j’entre dans le parc. C’est dimanche, il y a des familles ici et là. Je croise un, puis deux couples avant de m’arrêter à un banc.
Je ne sais pas où le retrouver. J’ai peur de croiser son regard à nouveau. Peut-être qu’il ne m’aime plus depuis hier… Non, ça c’est débile.
Il m’avait dit de l’attendre près de l’entrée du parc et c’est ce que je fais. J’attends et je commence presque à avoir froid. Peut-être qu’il ne viendra pas.
Toutes les émotions traversent mon corps. De la joie extrême qu’Aidan m’ait proposé un date à l’image de moi seule attendant sur un banc. J’ai peur qu’il ne pleuve.
Je m’imagine ici avec Aidan. Est-ce qu’il m’embrassera ? C’est si étrange de penser ça, la plupart des adultes ne se posent pas ce genre de questions. Pourtant ça me tracasse.
Mon groupe d’amies de collège étaient si pressées d’avoir leur premier baiser. C’était comme si elles participaient à une course et que la première à avoir embrassé un garçon remportait une gloire éternelle. J’ai toujours trouvé ça ridicule, encore plus maintenant. Mais jamais je ne rigolerais de la jeune Morgane qui était à son tour pressée d’obtenir l’attention des garçons.
J’aimerais lui dire de ne pas participer à cette course aux bécots inutile, que ça ne sert à rien de sortir avec ce garçon qu’elle n’aime pas, juste pour embrasser pour la première fois. Je suis désolée qu’elle fut mise en retrait, j’aurais adoré l’accompagner au collège en la rassurant que personne ne se moquerait de son nouveau pull.
Je donnerais tout pour cette petite Morgane.
Surtout quand les amourettes de lycée prenaient le dessus sur les cours. Que toutes ses amies séchaient pour voir leurs petits copains et que Morgane restait assise, seule, au dernier rang du cours de sciences.
Je me demande si c’est quelque chose que je raconterai à Aidan. C’est toujours difficile pour moi de parler de cette période à quiconque, mais il faudra qu’il l’apprenne un jour ou l’autre.
L’air commence à être un peu plus agréable, le soleil a trouvé un passage à travers les nuages.
Est-ce que j’arriverai à me montrer complètement à lui ? Qu’il me connaisse sans mensonge, sans artifice, sans tissu ?
Mes poings se serrent légèrement.
J’en peux plus d’imaginer, j’aimerais le voir et essayer de lui en parler. Maintenant, j’ai le temps pour tout ça.
Trop concentrée à regarder le ciel, à songer et à écouter les oiseaux gazouiller, j’ai sursauté quand Aidan est apparu dans mon champ de vision.
— Sorry. I’m late.
Toutes les idées de conversation auxquelles j’avais pensé s’envolent d’un coup à l’approche d’Aidan. Il n’y a plus que lui.
Aidan. Aidan. Aidan.
Une légère brise balaye ses boucles, une écharpe lui cache le bas du visage mais laisse ses yeux doux apparaître.
Il tend sa main gantée vers moi.
— Wanna walk ? Je l’attrape avant de me lever.
Nos gants empêchent nos deux mains de se toucher mais peu importe, c’est quand même la main d’Aidan que je tiens.
Être seule avec lui me donne, je ne sais pas comment, un sentiment de courage. Peut-être parce qu’il me tient la main et que la bulle qui nous entoure me donne l’envie de tout lui dire, de tout lui demander.
— I should have spoken more last night. I’m sorry I was so silent. I don’t want you to think I don’t love you back.
— It’s okay to love in silence. And the silence that surrounds us, il regarde en l’air, pensif, is probably the most beautiful silence ever.
Un rire rempli d’affection et de joie m’échappe. Ma main autour de la sienne se resserre, je ne veux plus jamais la lâcher.
Dans un stand non loin, il m’offre un café. Nos mains ont dû se séparer un instant, la chaleur de son corps est remplacée par la chaleur de mon café.
Lui en prend un noir, comme à son habitude. Ses goûts en terme de café sont probablement la première chose que j’ai apprise à son sujet.
Un café noir sans sucre.
— How do you even drink this ? je demande en rigolant.
— What ? Black coffee is the one and only drinkable coffee.
— It’s so caffeinated, I wouldn’t sleep in days.
— No shit Sherlock… That's the point of coffee, me répond-il ironiquement.
Je frappe doucement son épaule avec ma main libre. Ça le fait rire et ça me permet de détendre mes muscles. Pourquoi suis-je aussi bien à l’aise que tendue en sa présence ?
On continue de marcher, on se guide mutuellement dans une direction sans but. Ce n’est pas l’arrivée qui importe, c’est le moment qu’on passe ensemble.
— I think you should know that… I didn’t sleep this night, avoue-t-il en se grattant l’arrière du crâne, embarrassé.
— I didn’t really sleep either. I couldn’t stop thinking.
— Me too. I’m so exhausted.
Il s’avoue épuisé mais il est pourtant si expressif.
— If you’re too tired we… Je tente de lui proposer une solution, mais il se dépêche de me couper la parole.
— No, no, I’m alright, I want to walk and talk with you.
Mes joues se réchauffent immédiatement, j’ai l’impression que les siennes aussi.
And also, you should know that my band is very aware of my… feelings, you know.
Il récupère nos gobelets cartonnés et les jette dans une poubelle longeant le chemin.
If you ever see them in the street, run. They’d have tons of questions and I don’t think you’d make it out alive, dit-il avec un jeu d’acteur. I’m just kidding, I don’t want you to die… Son visage se crispe, il se pince l’arête du nez, oh my… I’m so bad at this.
J’aurais voulu le rassurer mais mon attention se redirige sur des silhouettes brunes à l’horizon.
— Look ! Deers ! Je les pointe avec mon index, émerveillée.
Il n’y a que des biches, je crois que c’est parce qu’on est en hiver. Alix m’avait expliqué qu’on ne pourrait voir que des femelles si on allait au Phoenix Park en fin d’année.
— There’s plenty of them in this park, they’re just adorable, son regard alterne entre la harde et moi, you kind of remind me of them.
— What ? Deers ? Je me tourne vers lui et mon cœur rate un battement. J’avais oublié qu’il était aussi beau.
— You’ve got those doe eyes and… a fragile body, je fronce mes sourcils pour lui faire comprendre ma perplexité, it’s a compliment ! I swear.
Je lâche un rire et on recommence à marcher.
— Well, you remind me of the Sun.
— Really ? Il a l’air absolument ébahi, that’s so funny because I was staring at the sky the other night and the moon reminded me so much of you.
— But the sun and the moon, they’re not meant to be together, are they ? They’re always opposed and…
— I’m not a poet so I think we shouldn’t care about that. We’re together in this moment, right ?
— Right. But still, you’re a poet, je dis en reprenant sa main.
La légère tension qui se trouvait dans mon corps a complètement disparu. Je peux enfin vivre ce moment à cent pour cent.
On traverse le parc en discutant de tout et de rien, comme si on l’avait toujours fait. J’ai l’impression que rien n’a changé dans notre relation, seulement qu’on s’avoue des choses que l’on a gardées pour nous pendant longtemps.
Je ne sais pas si c’est parce qu’on s’entendait particulièrement bien en tant qu’amis, mais je me sens si à l’aise. La seule autre fois où j’étais dans une relation, ce n’était pas aussi naturel, aussi instinctif, aussi simple.
Peut-être parce qu’aucun de nous deux ne porte de masque. On est honnêtes et c’est pour ça qu’on est sur la même longueur d’onde.
Ce que j’ai appris de mon autre relation ratée, c’est qu’être soi-même est le plus important. Dans n’importe quelle situation, avec n’importe qui, dans n’importe quel pays, j’essaie d’être la plus fidèle à moi-même. Et je crois que ça me réussit plutôt bien.
— So, if you’re a doe, what am I ?
— You could be a deer too or… a fox ! Je pense directement à la couleur rousse.
— Is it because I’m ginger ?
— … Yes, je réponds, coupable, but it’s one of my favorite animals and I heard they’re very friendly. You’re a bit like a dog if you prefer.
— And you’re a bit like a cat.
— And also you’re also like a bird.
— And you’re kind of a squirrel.
— A squirrel ? Je répète.
— A squirrel ! finit-il.
Pendant un court silence, je réfléchis.
What ? You don’t know what a squirrel is ? Il est complètement incrédule, really—but you’re almost fluent !
— Apparently not, je rigole de la situation, I never heard that word before… Squirrel, it sounds so weird and it’s hard to say.
— That’s so funny, ajoute-t-il entre deux rires.
Il a rigolé jusqu’à ce qu’on trouve un nouveau banc sur lequel s’assoir. J’adore le fait qu’il soit bon public, ça me donne l’impression d’être drôle, sachant que je ne l’ai jamais été.
Quand il reprend enfin son souffle, il change de sujet.
— I didn’t ask you but… did you like the song ? You know, the song.
— Of course I liked it. But it’s so weird to have all the attention on me.
Maintenant qu’on peut s’avouer de plus en plus de choses, je peux lui poser de plus en plus de questions.
And the lyrics I found at your place, the one with the short black hair… It was about me ?
Il se cache le visage et je vois le bout de ses oreilles rougir.
— Yeah, they were. I was so embarrassed when you found them I thought I was going to cry ! Genuinely.
— I thought I was going to cry every time I had à interact with you.
— You’re serious ? I’m that ugly ? Il affiche sa tête de chien battu.
— What do you… Je claque ma langue à mon palet, stop messing with me.
— I’m sorry but you’re so cute, I could… Il s’arrête dans sa phrase.
— What ?
— Nothing, répond-il avec un sourire timide.
Un dernier silence nous entoure avant qu’il ne me demande :
Can I kiss you ?
Le temps s’arrête et je reste figée dans son regard bienveillant. Je suis de nouveau aussi stressée que la veille, je perds ma voix. Je me retrouve obligée de chuchoter pour lui répondre.
— Yes.
— You sure ? s’assure-t-il, en chuchotant en retour.
Je n’arrive plus à ouvrir la bouche. Je hoche la tête.
Mes yeux se ferment juste avant que je sente ses lèvres contre les miennes. Sa main gantée se glisse dans mon cou, j’arrive à ressentir chaque maille de laine contre ma peau. L’odeur du café et de son dentifrice se mélangent. Mes mains se sentant seules se dirigent vers son visage. Juste à ce moment-là, il s’écarte.
Mes yeux restent fermés deux secondes avant qu’ils s’ouvrent pour croiser ceux d’Aidan. Il affiche sur son visage une expression indéchiffrable. Mais je n’ai pas le temps de l’analyser, je m’approche pour un nouveau baiser. Il ne le refuse pas.
On a continué à parler de tout et de rien après ça.
J’ai enfin pu lui poser toutes les questions qui me trottaient en tête.
J’ai enfin pu embrasser ses lèvres.
Je l’ai invité chez moi et on s’est tenu compagnie toute la soirée. Ce n’est pas le rêve de toute adolescente de jouer aux Sims avec Aidan en l’embrassant toutes les dix minutes, mais c’est le mien et il s’est exaucé.
Le studio n’a jamais été aussi chaleureux que ce soir, et j’espère qu’il le restera encore pour toujours.
Chapter Text
J’ai vite trouvé un billet d’avion. Il ne me reste que deux jours avant de repartir.
Ça fait des jours que j’ai appris la nouvelle de mon père et je n’ai rien dit à Aidan. Je n’arrive plus à vivre les moments que l’on passe ensemble. Je suis dans la pire des situations et tout est de ma faute. Pourquoi n’ai-je rien dit ? J’aurais dû tout lui dire le soir même, quand on était sur le toit.
Mais Aidan non plus n’a pas été très présent. Depuis une semaine, il rentre plus tôt chez lui, il ne lâche plus sa guitare et ses notes. Je déteste l’interrompre alors je le laisse dans son monde, mais parfois c’est comme s’il s’éloignait.
Son silence n’a pas aidé le mien. Je retarde le moment où je lui annonce mon départ depuis trop longtemps. Je le regarde longuement en imaginant ce qu’il dirait, comment il réagirait.
Il était encore dans ses notes aujourd’hui, allongé sur le canapé en train de mordiller son crayon. Je l’observe depuis mon lit, notre lit. Il faut que je lui dise maintenant. Sans y réfléchir, lui dire dans un soupir.
— I’m taking a plane in two days. I’m going back to France, je dis simplement, la voix basse.
— What ? How long have you known… ? Ses sourcils se froncent soudainement. Je me veux déjà d’avoir troublé ses pensées.
— A week maybe. I-
— Why didn’t you tell me ?
— I didn’t know how…
— You should have told me ! Il élève le ton, et le regrette immédiatement après.
— I-I know, I just…
— We would have done things, gone out somewhere, seen people… Sa voix se brise et s’atténue.
— I’m sorry, it’s my fault.
Il a posé son carnet sur la table basse, a posé son visage dans ses mains. Je m’assois à côté de lui, glisse ma main dans son dos.
— I can’t blame you for anything. I wish I was there, that’s all, ajoute-t-il calmement.
J’aurais aimé qu’il s’énerve. Qu’il m’en veuille au point de crier. Qu’il me fasse me sentir mal pour ce que j’ai fait, mais son expression reste impassible. Une once de tristesse peut se voir dans son menton tremblotant, c’est tout.
Une larme coule sur sa joue. La toute première.
— I want to show you my love, read you my poems but… I’m not a poet, and I’m barely a lover. I’m always scared the love that I give isn’t enough. Maybe it’s because I overthink every feeling I have or maybe it’s because the person I love is too much to be expressed to. J'essuie une larme qui coule sur ma joue, I’m sorry, I don’t know how to say the words like you.
— And you don’t need to ! I told you, it’s okay to love in silence, il met ses deux mains sur mes épaules.
— I don’t agree. I should do more, be more.
— God, Morgane. You’re already everything to me ! Ses mains encadrent mon visage.
— I’m so sorry I didn’t tell you. I didn’t want this to end, je pose mon visage dans son cou.
— We’re okay… Nothing’s ending.
Je me laisse fondre dans ses bras.
— That’s just for a little time, je lui explique pour essayer de le rassurer.
— You’ll come back, right ?
— Of course I will.
Je me sens plus légère, mais le poids de mon départ reste encore sur mes épaules.
Puis les jours sont passés. J’ai appelé Alix pour lui annoncer que je rentrerais bientôt. J’ai deviné que, malgré elle, elle sera heureuse de me voir. J’avoue aussi que son rire me manque.
Michael a accepté de suspendre mon salaire et mon loyer pour le moment, mais je ne sais pas combien de temps ça va prendre.
Je sais que c’est faux, que je l’ai promis à Aidan, que je me le suis dit tous les jours, mais j’ai toujours ce sentiment désagréable, comme si je n’allais jamais revenir ici.
Cette pensée me tord le ventre, c’est si cruel. Comment pourrais-je laisser les amis que je me suis fait ici ? Cependant, comment pourrais-je abandonner mes parents de nouveau ?
Je serre ses doigts dans le bus. Aidan est avec moi, mais ma valise prend de la place entre nos jambes, elle nous oblige à nous éloigner. J’aimerais être proche de lui une dernière fois.
Le brouhaha de l’aéroport me fait tant de peine. Je ne veux pas que ce lieu soit le dernier dans lequel je peux dire à Aidan à quel point je l’aime.
C’est ici que je relâche ma prise autour de sa main. La mienne est soudainement glacée, désirante de ressentir à nouveau la chaleur qu’il m’apporte.
Il s’approche de moi pour un baiser.
Une légère larme se lie à nos lèvres. Je ne sais pas si c’est la mienne ou celle d’Aidan. Peut-être qu’elle nous appartient à tous les deux.
Pourquoi fallait-il que le pire arrive au meilleur moment ?
Je m’essuie le visage, il le fait aussi. Même si les jours ont défilé depuis notre premier rendez-vous, on a toujours cette habitude de ne pas paraître vulnérable devant l’autre. J’espère que c’est une manie qu’on abandonnera bientôt.
Le temps est à la fois figé mais trop pressé. De plus en plus de voyageurs se dirigent vers le départ. Je reprends la poignée de la valise, prête à m’éloigner.
— Before you go, I have something to give you.
Il sort de sa sacoche un petit boîtier. Je le prends en main et comprends que c’est un CD. C’est un cadeau attentionné, il sait à quel point j’aime écouter ma musique en CD.
Je regarde le boîtier épuré. Je reconnais son écriture au recto et je remarque un papier avec des titres de musique inconnus écrits au verso.
"For Morgane."
— Is it a mixtape ? I don’t know any songs you wrote.
Il s’apprête à me répondre quand une personne le bouscule. Elle s’excuse avant de rejoindre un groupe de personnes en direction du vol.
— I think you should go, now. But I left a note in there to explain everything.
Je m’élance pour un dernier câlin.
— I will come back. And I’ll call you. And I love you, je lui annonce doucement dans l’oreille.
Il renforce son étreinte.
— I love you so much.
Ces mots n’ont jamais été si remplis de sens.
Puis je m’en vais pour rejoindre le portique le plus proche.
J’arrive à sécher les larmes quand je rentre dans l’avion. Je trouve ma place à côté d’un homme assez âgé, peut-être l’âge de Michael.
Je range ma valise avant de m’affaler sur le siège. J’aurais aimé être à côté de la fenêtre mais la vie n’est pas comme dans les films.
Mes yeux rivés sur le plafond, je ne sais plus à quoi penser, tout est allé si vite. Je cherche mon téléphone dans ma veste pour le mettre en mode avion quand je sens le boîtier que m’a donné Aidan. Je le ressors pour l’analyser.
La liste des titres m’attire l’attention.
Me without You
Total Eclipse
You’re so pretty
Alone Together
Brown eyes
All My Love To Morgane
Mes sourcils se froncent instinctivement. Est-ce qu’il aurait écrit ces morceaux ? Rien que pour moi ?
Je fixe le tout dernier titre pendant quelques secondes avant de me rappeler qu’il m’a laissé un mot. J’ouvre le boîtier et un papier me tombe sur les genoux.
My love cannot be contained in a single song, so I wrote an album.
I’m sorry if I seemed busy these days, but I really wanted to record everything and immortalize it before you leave. Now that I’ve said this, it doesn’t make sense, but we have all the time in the world to love each other, we should always remember that.
I love you with all my heart.
-A
Des larmes coulent le long de mes joues avant de heurter le papier. Je ne pense pas à les essuyer cette fois-ci.
Le vieillard à mes côtés me tapote l’épaule. Je me tourne vers lui pour voir qu’il me tend un paquet de biscuits. J’en prends doucement un avant de le remercier. Il me répond avec un sourire chaleureux. Le goût du chocolat me remonte légèrement le moral.
Le vol semble si long. Le fait de ne pas pouvoir contacter Aidan ne fait que m’éloigner encore plus de lui.
Je vois le soleil se coucher par la fenêtre. Le vieil homme s’est assoupi.
Il fait complètement nuit quand je quitte l’aéroport. J’arrive à discerner une carrure qui m’est familière sous la lumière d’un lampadaire.
Mon père m’attend près de sa voiture. Ses mains sont dans les poches de son jean comme elles l’ont toujours été.
Je me presse de le rejoindre et avant que l’on s’adresse un mot, il m’enlace fermement.
Son étreinte est ma préférée. Son odeur m’avait manqué, celle de ma maison. Le léger picotement de sa barbe contre ma peau. Ces larges bras rassurants dans lesquels je pourrais rester pendant des heures.
— Bienvenue en France, ma fille.
Je ressens toujours de la tristesse dans sa voix. Elle est plus grave que d’habitude mais je ne m’y attarde pas, entendre sa voix de nouveau me réchauffe le cœur.
Il m’a aidé à ranger ma valise dans le coffre de la voiture avant de conduire jusqu’à l’hôpital.
J’aurais voulu que nos retrouvailles se passent différemment. Qu’on ait plus de temps avant qu’il ne retourne dans cet univers clinique, mais je sais que ma mère nous y attend.
Nous passons l’accueil puis montons quelques étages pour rejoindre la chambre de ma mère.
— Elle est encore très fatiguée, il regarde sa montre avant de continuer, il est 22 heures, elle est sûrement en train de dormir.
L’ascenseur s’arrête et mon père me montre la chambre où elle se trouve. J’ouvre doucement la porte. Je vois ma mère allongée sur un lit blanc. Des fils la relient à des machines dont je ne comprends pas l’utilité. Un léger bip régulier résonne dans la pièce.
Je m’approche et m’assois sur une chaise mise à son pied, sûrement là où mon père a passé les dernières heures.
A chacune de ses inspirations, je ressens une immense bouffée d’air. Un air désagréable, rempli d’émotion. Un air rempli de regret.
En attendant son réveil, j’ai envoyé un message à Aidan lui annonçant que tout allait bien. Il a immédiatement répondu. Maintenant qu’il n’est plus avec moi, c’est recevoir une de ses notifications qui éclaire la pièce.
Après un court échange avec Aidan, ma mère a ouvert les yeux. Mon père s’est approché du lit et m’a fait signe de le rejoindre.
Mon ventre se serre à l’idée de recroiser son regard après si longtemps.
Ses yeux se posent sur moi et commencent à scintiller. Un sourire grandit sur mon visage. Sa main se tend vers moi, je l’enveloppe des miennes et y repose ma joue.
— Morgane, chuchote-t-elle.
— Maman, je réponds.
— Bon retour à la maison…
Je n’ai jamais autant pleuré en une journée. C’est étrange mais ça fait du bien. Je me sens si légère.
Le lendemain, tôt le matin, on a pu rentrer à la maison. Ma mère a encore besoin d’être surveillée car son état n’est pas stable. Les professionnels ont essayé d’expliquer mais ça m’a seulement rappelé la fac de médecine.
Je retrouve enfin ma maison. Son petit quartier résidentiel aux jardins au gazon bien tondu m’avait manqué malgré tout. La petite cuisine qui a accueilli tous les membres de la famille n’a pas bougé. Les cadres photos poussiéreux sont toujours à leur emplacement et mes stickers d’adolescente sont restés collés à ma porte.
Mon père m’a conseillé de faire une sieste avant que j'entame quoi que ce soit d’autre. Il commence déjà à s’occuper soigneusement de ma mère en l’installant dans leur chambre.
Je fouille dans mes vieilles affaires, mon lecteur CD, puis m’allonge dans mon lit. Mes autocollants d’étoiles phosphorescentes m’observent depuis le plafond.
C’est bon d’être de retour à la maison.
Après avoir inséré le disque, je lance la musique qui se met à jouer dans mes écouteurs. Un doux son de guitare, puis une voix qui s’y ajoute. Les paroles sont douces et remplies d’amour, du Aidan tout craché. Chaque phrase me rapproche plus près de lui.
J’aimerais qu’il soit là pour lui poser tout un tas de questions sur les paroles. J’aimerais qu’il soit là pour m'écouter avec moi, que je puisse lui dire droit dans les yeux que c’est le plus bel album que j’aie jamais entendu.
Pour le moment, je me contenterai d’autre chose.
I already miss you
27/01/25 16:28
De : Morgane <[email protected]>
À : Aidan C.
Aidan,
You once told me you felt like you were born in the wrong generation. I thought we could mix our desires and what we have to make something better : what i mean is that we can write online letters, isn’t it great ?
I wish i could be prouder of me for that idea but all i can think about is my mom and how far we are from each other.
I hope everyone is doing good in Dublin, tell all of your friends that i miss them, i do. If you see Charlie or Andry, tell them how i care about them.
I listened to your album. I’m just so proud of your work and i loved every single song, every single note, every single word. I loved everything. and it really means a lot to me, i cried for half an hour after listening to it and my dad was so worried when he saw how red my eyes were. You really have the ability to make me smile, as much as you can make me cry.
You’re just absolutely crazy to write a whole album about me, i’m so proud yet so embarrassed. I don’t know if you realize how much i love you and how i wish i could write an album to you in return.
I now understand why you were so busy and why you were hiding whenever i asked you questions.
I will probably listen to your songs everyday, analyze every sentence to fully understand what you meant, especially in Total Eclipse (one of my favorites but they’re all my favorites songs in the world).
I want to know everything about the songs, i want you to tell me everything but you’re not there and i hurts so much. It’s going to be hard for me to call you at first but we’ll get used to it.
Can you at least, please, tell me the song you prefer in your album, or the one you preferred writing ?
For the moment i’ll write you mails and messages. I really wish i could hug you right now.
Avec toute mon affection, je t’aime.
Love from Morgane <3
Re : I already miss you
27/01/25 17:12
De : Aidan C. <[email protected]>
À : Morgane
Morgane,
Thank you for this wonderful idea of writing online letters, you’re smart and I love you. I feel like a Victorian man in love, writing letters to his beloved wife and children.
Anyways, I’m glad you enjoyed the songs, I truly believe everything that I wrote in it.
I would enjoy explaining to you all the things that I meant in those songs, metaphors or whatever, however you call it, but it would take ages. Maybe in a future call I’ll explain a bit of it.
About my lads, they said they found me tired since you left, I believe them. But for real, why would the sun rise in the morning if not to see the moon. I told them something like that and they told me you made me become a poet, I do believe them, yeah.
Maureen also messaged me to hear from you. She wanted so bad to go to France with you : "You should’ve told me!! I would’ve slipped myself in her suitcase or something, I want to go to France!"
Yeah, she’s angry at me now, but not at you, don’t worry.
And my mother is, as a mother, happy for yours. I quite agree with her, your family haven’t seen you in a long time and I’m sure they were all absolutely delighted to see you back.
Also, working at the library without you is weird. I feel like I’m back in my life before October, when my life was so different and a bit boring sometimes. I never really told you how work was before you came, but I can assure you that we gained customers when you started working there. And now, the usual customers are all asking about you. I told them your mother was unwell, I hope it’s okay for me to say that.
I’m sure Michael feels alone a bit too. I know you didn’t talk that much together but your absence feels weird for everyone.
Keep listening to the album, it’ll make you feel like I’m right there with you. But don’t cry too much please.
(P.S. : My favorite song in the album is All My Love To Morgane. I should call you to tell you more about it.)
Mo ghrá go léir, gráim thú.
Aidan :)
Chapter Text
Alix a toqué à la porte en début d’après-midi. Elle m’a enlacé si fort que j’ai eu mal aux côtes encore quelques minutes après qu’elle soit entrée.
Elle a amené un immense bouquet de fleurs, elle sait à quel point ma mère les aime. Mon père les a vite installées dans un vase qui commençait à prendre la poussière sur une étagère.
J’aurais aimé que ma mère soit là pour les voir, mais pour le moment elle se repose. Ses médicaments ont comme effet de l’endormir et elle n’a pas beaucoup mangé non plus.
J’évite de trop m’inquiéter en présence d’Alix. Son sourire enjolive le salon, il est soudainement moins terne depuis qu’elle est arrivée. Elle a complètement rayonné quand je lui ai offert la bague, que depuis trop longtemps je gardais dans mon sac.
— J’imagine que ton anglais est parfait, maintenant. Tu m’as battue, c’est officiel, assume-t-elle en affichant une moue.
— Alix, c’est pas une compétition… remarque mon père.
— C’est juste que… ça m’émoustille de voir l’oiseau quitter son nid.
J’échange un regard avec mon père avant que je prenne la parole.
— Évite d’insister sur ce point si tu croises ma mère.
Elle se couvre comiquement la bouche.
— C’est si tabou comme sujet ? elle demande, incrédule.
Je m’apprête à répondre mais mon téléphone vibre dans ma poche. Je vois que c’est Aidan, il faut que je prenne cet appel.
Je laisse mon père expliquer à Alix en quoi ma mère n’aime pas ce sujet, en même temps, je monte à l’étage pour un peu plus d’intimité.
— Aidan ? J’attends une réponse en fermant la porte de ma chambre derrière moi.
— Morgane ! me répond une voix enjouée à travers le téléphone.
— God, I love technology ! je m’exclame, tout en essayant de ne pas être trop bruyante.
— It’s so nice to hear your voice… Can you talk more ?
Ainsi on a passé les dix minutes qui suivirent à parler sans s’arrêter.
Il m’a dit tant de choses différentes que j’ai déjà dû en oublier la moitié. En tout cas, je n’oublierai pas le fait que je lui manque.
J’aurais voulu rester plus longtemps, qu’il m’explique ses inspirations du moment et comment il a écrit son album. J’aimerais m’étaler sur tous les détails mais je me rappelle qu’Alix et mon père m’attendent sûrement en bas.
— Tell your friends that I think about them. I miss them sometimes.
— I will. Tell Alix that I said hi.
— Of course. Je laisse un silence s’installer, je ne veux pas tout de suite raccrocher.
— I love you.
— I love you too… bye.
— Bye… finit-il.
Je décolle le téléphone de mon oreille, qui devient terriblement froide.
Je m’approche de la porte puis l’ouvre doucement. Je lève les yeux et vois Alix, droite comme un pic, attendant devant ma chambre. Ses yeux sont grands ouverts, comme si… elle venait d’entendre quelque chose qu’elle n’aurait pas dû savoir.
Pourquoi est-ce qu’elle est là ? C’est vraiment une fouineuse. Je dis ça sans aucune méchanceté bien sûr.
— Alix, tu fais quoi ici ?
— C’était Aidan ?
— Tu discutais pas avec mon père y’a un instant ?
— T’as dit I love you à Aidan ?
— Pourquoi tu… un silence s’installe.
J’aimerais pouvoir réfléchir à ma réponse mais c’est impossible de trouver une excuse au point où j’en suis. Je ne sais même pas pourquoi j’ai voulu lui cacher ma relation aussi longtemps. C’est seulement maintenant que je me rends compte à quel point c’était égoïste de ma part.
— Oui, j’ajoute simplement.
Sa bouche s’ouvre encore plus grand. Elle me regarde droit dans les yeux et n’ajoute rien. Elle reste figée sur place.
— Faut que tu m’expliques, me chuchote-t-elle en me repoussant dans ma chambre.
S’ensuivit une longue conversation où Alix était à la fois immensément heureuse pour moi mais aussi absolument contrariée de ne pas avoir été au courant.
Même après que j'ai expliqué ce qui s’est passé le soir du Nouvel An, elle a l’air de toujours vouloir en savoir plus.
— Et donc… ? Elle s’avance vers moi, comme si elle s’attendait à ce que je lui dise un secret.
— Donc ?
— Bah… tu sais, on en parlait souvent. Même au collège et même au lycée !
— J’ai du mal à te cerner… Je plisse les yeux en essayant de décoder son message.
Elle pointe avec son index sa bouche, ou plutôt, ses lèvres. Je comprends immédiatement.
— Tu te demandes si on s’est embrassés ? j’en déduis, un peu gênée.
Environ cinquante pourcent de nos conversations avec Alix pendant notre scolarité étaient des baisers. C’était différent de mes autres amies qui voyaient ça comme une course. Ali, elle, voyait ça comme une bénédiction.
Quand elle s’est "officiellement" mise en couple pour la première fois, elle ne faisait que de parler de la manière dont son copain l’embrassait. C’était une obsession étrange et de là, elle s’est créé un intérêt spécial pour mes baisers personnels, bien que je n’en aie jamais eu à l’époque.
— Tu veux bien m’expliquer comment c’était ? Elle se redresse, complètement passionnée par le sujet.
Elle ne se demande même pas si ça pourrait me gêner, et c’est sûrement parce qu’elle me connaît. Elle attend ce moment depuis des années.
Je me fais donc un plaisir de lui raconter tout ce dont je me rappelle, en gardant tout de même des choses pour moi. J’ai essayé de retracer au mieux notre relation lors du dernier mois.
Elle avait l’air complètement perdue dans mon récit, analysant chaque mot que je disais, interprétant chacune des actions d’Aidan que je lui décrivais.
— J’aimerais beaucoup avoir ce que vous avez, conclut-elle après mon long discours.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu es une…
— Femme indépendante. Merci de me le rappeler, j’ai failli succomber au patriarcat pendant une seconde. Elle souffle d’apaisement, comme si elle était réellement rassurée que je l’aie corrigée.
J’ai toujours du mal à discerner la ligne entre l’humour et le sérieux avec elle. Souvent ça m’amuse, et parfois ça m’inquiète.
— Mais d’ailleurs, comment va Don ?
Je souffle du nez. J’avais déjà oublié que ces deux-là avaient passé une nuit ensemble.
Après ça, elle est rentrée chez elle assez tôt. Elle est assez occupée avec ses cours et elle a une visio à 16 h. J’ai eu un peu de mal à lui dire au revoir.
Elle m’a lancé un dernier regard plein de complicité en repartant et m’a invité à passer chez elle à n’importe quel moment. Sa famille serait heureuse de me revoir.
Ma mère n’est toujours pas sortie de sa chambre. Mon père ne s’en inquiète pas et ça m’aide à ne pas flancher. J’aimerais qu’elle nous rejoigne pour qu’on forme une famille complète de nouveau. Mais je sais que sa fatigue nous empêcherai de nous détendre.
Mon père change la playlist qu’il avait mise en présence d’Alix. Avant Aidan, c’était lui ma référence en tant que musicien. Pendant longtemps, il a joué de la guitare. Je ne sais pas pourquoi il n’en joue plus. Le son de sa guitare me manque parfois.
Dans son répertoire, les Beatles étaient très présents. Il sait que leur style de musique m’a toujours apaisé. D’ailleurs, j’entends la douce guitare de Across The Universe commencer. Je connais cet instrumental comme ma poche.
— C’est notre groupe préféré avec ta mère. Même si en réalité mon groupe préféré c’est AC/DC, j’ai dû arrêter d’en écouter quand on s’est mis ensemble.
J’ai toujours entendu cette musique dans la voiture. Ma mère ne se lassait jamais de l’écouter.
Mon père se rapproche de moi et m’invite à danser. Je prends sa main.
Il m’incite à me balancer d’un côté à l’autre. Il me lève le bras au-dessus de la tête pour me faire tourner, en chantonnant les paroles en yaourt avec sa voix grave.
Soudain, je suis de nouveau enfant. Je me vois danser avec lui en sautillant dans tous les sens, un grand sourire au visage, des dents en moins.
Le sourire que j’affiche aujourd’hui est si différent. Cependant, celui de mon père n’a pas tant changé, il a toujours l’air aussi satisfait de danser avec sa fille sur les Beatles, malgré toutes ces années.
— Je vais aller voir ta mère, me dit-il calmement quand la musique se termine.
J’ai toujours écrit des poèmes négatifs par rapport à ma famille. Peut-être qu’être ici va me permettre d’en écrire des plus joyeux.
Ma mère était assez en forme pour nous rejoindre dîner. Le médecin a dit que les premiers jours seraient fatigants puis, peu à peu, elle se remettra de la fatigue.
C’est pour ça que j’ai si peu parlé avec elle depuis mon arrivée. Elle est épuisée depuis qu’on est sortis de l’hôpital. Après tout, ça nous aide à ne pas avoir à nous disputer trop vite.
— D’où viennent les fleurs ? demande-t-elle à mon père quand elle entre dans le salon.
— Alix est passée, elle espère vraiment que tu te remettras vite sur pied.
— Vous auriez dû me réveiller. J’adore Alix. Elle fronce les sourcils.
— Dis pas n’importe quoi, il faut que tu te reposes, mon père ajoute, raisonnable.
On ressent très vite que ma mère est contrariée. Ses cheveux bruns sont plus sombres et plus raides que d’habitude.
— Aussi, on a écouté les Beatles avec Morgane, ajoute-t-il.
Il est fort pour changer de sujet quand il ressent que la discussion s’oriente vers un terrain friable.
Ainsi, la conversation s’est dirigée vers la musique et nos souvenirs en famille. Puis mon enfance, les voyages en voiture et des ballades à vélo. Je me suis rappelé qu’on allait souvent auprès du même lac, mon père me faisait croire que je pourrais attraper un poisson avec un simple bâton et un vieux fil. Ma mère nous prenait en photo.
J’ai bien dormi ce soir-là. Je me suis sentie… satisfaite.
Les jours qui suivirent, l’état de ma mère s’améliora. Aujourd’hui, à part faire des grasses matinées qui ne sont pas du tout dans ses habitudes, elle a un rythme de sommeil assez régulier.
Elle mange bien, pas trop salé ni trop gras, c’est parfait pour son cœur. Et elle est généralement de bonne humeur.
J’ai pu parler avec elle de tout ce que j’ai pu faire en Irlande, comme Halloween, le travail, Noël… et elle n’avait pas l’air contrariée que je lui en aie parlé en détail. J’étais étonnée et je le suis encore maintenant.
Quand elle avait le temps, j’ai pu lui donner les cadeaux que je lui ai ramenés de l’autre côté de la mer, des magnets et des livres. Elle a adoré. J’étais très fière après ça.
Je sais que mon vol pour retrouver mon travail, mon studio et Aidan est encore lointain, mais je le ressens se rapprocher. Même si tout ça me manque, je suis heureuse de pouvoir affirmer que je me plais tout de même en France.
J’avais peur de remettre les pieds ici, mais je n’aurais pas dû m'inquiéter. Peut-être que j’avais juste besoin de prendre du recul sur ma situation pour l’accepter plus pleinement.
Just wanted to say hi
10/02/25 13:36
De : Aidan C. <[email protected]>
À : Morgane
Hi, Morgane.
I never told you this but, I think I fell in love with your french accent since the day we fixed the shelves together.
Also, I love to brush your hair off your face when you’re asleep on the couch. I wanted you to know this.
To conclude, during Christmas, I had to sleep in my mom’s room and, before going to sleep, she told me it was obvious that I loved you a little. She was really excited to say that you looked a bit in love too. I swear, if she hadn’t told me this, I probably would’ve never told you my feelings. That’s it for the secrets i had to share.
Have a nice day <3
Aidan ;)
Re : Just wanted to say hi
10/02/25 18:51
De : Morgane <[email protected]>
À : Aidan C.
Aidan,
Thanks for your mail, it made me smile. I believe i have things to tell you too then.
I was actually too stressed and impressed by your presence at first to fall in love. Still, i caught myself looking at you with a bit too much love in my eyes sometimes.
And, I like to count how many freckles you have whenever i have the chance, yet i still don’t know how much you have. I want to see you again so i can find the exact number.
For my secret : during the first concert of yours that i attended, i almost only took pictures of you and none of the others. I felt so ashamed i never really showed them to you, but now you know.
It feels good to say things we didn’t have the time to say for real.
Yours,
Morgane :P
Chapter Text
— Et d’ailleurs, ton plan avec cette maison d’édition, ça a avancé ? me demande ma mère un matin.
Je reste bloquée sur place. J’avais oublié lui avoir parlé de ça…
Comment lui dire que tous mes plans sont tombés à l’eau quand j’ai appris que je n’avais sûrement aucune chance de me faire éditer à Dublin ? Que je ne suis finalement plus aussi confiante sur mon fameux plan… la honte.
Je me rappelle de la confiance avec laquelle je lui avais expliqué mes raisons de rester en Irlande. J’ai envie de m’enterrer dans le sol et de ne jamais avoir à lui reparler de tout ça.
Je me rappelle encore de la déception que j’ai ressentie quand Michael m’a dit que ça allait être un rêve compliqué à réaliser.
Mais il faut bien que je lui avoue la vérité.
— En réalité… mes idées ont encore changé depuis. Désolé de ne pas t’avoir tenue au courant.
— C’est pas grave. Tu as le droit de prendre ton temps, de changer d’avis, ajoute-t-elle calmement.
Si elle ne me regardait pas, j’aurais ouvert grand ma bouche pour extérioriser mon étonnement. Je n’aurais jamais cru que ma mère puisse dire ça un jour. Je suis certaine qu’elle et mon père ont longuement discuté, je ne le remercierai jamais assez pour ça.
— Je suis désolée d’être toujours aussi perdue. J’ai tellement envie d’écrire, des poèmes, des romans, des nouvelles, peu importe. Mais j’ai tout le temps cette petite voix qui me dit : tu n’as pas assez vécu pour pouvoir écrire quoi que ce soit.
Ça faisait des années que je ne m’étais pas ouverte ainsi à ma propre mère. Elle me regarde, pensive. Ses yeux marron, dont j’ai hérité la teinte me fixent, se plissant légèrement.
— Tu as pensé à en parler au frère d’Alix ? me demande-t-elle enfin.
— Andry ? Je lui ai parlé-
— Non, pas lui. Le plus grand.
Je réfléchis pendant une seconde. La famille d’Alix est assez vaste, je ne pense pas avoir déjà vu ses frères et sœurs tous ensemble dans la même pièce.
— Tafi ?
— Tafi ! répète-t-elle, quel drôle de prénom… Ça correspond bien à ses longs cheveux décoiffés.
— Pourquoi est-ce que je devrais en lui en parler ? Ça doit faire des années que je l’ai pas vu.
— On l’a revu avec ton père. Il était en train de faire les courses au magasin et on a reconnu ses longs cheveux.
Elle laisse un silence s’installer.
— Et donc ? En quoi est-ce qu’il peut m’aider ?
— Un instant. J’ai pas fini mon histoire, j’aurais aimé me pincer l’arête du nez, alors on l’interpelle et on discute un petit peu, et il s’avère qu’il a trouvé un emploi dans l’écriture de scénario.
J’arrive enfin à comprendre le lien qu’elle imaginait entre lui et moi.
— Tu penses qu’il peut me donner des conseils ?
— Oui, il m’avait l’air très sympathique, me dit-elle avec un sourire un peu trop assuré.
Si je me rappelle bien, la dernière fois que j’ai vu Tafi était quand j’étais en première. Je passais souvent mes après-midi chez Alix qui habitait à côté de notre lycée.
Elle me l’avait toujours décrit comme le frère qui voyage aux quatre coins du monde, toujours à la recherche d’aventure. C’était rare qu’il passe un séjour en France et la fois où je l’ai vu, il était venu passer un séjour chez ses parents.
J’avoue que j’avais un petit faible pour lui à l’époque. Il avait des beaux cheveux en dreadlocks et un sourire similaire à celui d’Alix, c’est-à-dire adorable.
Cette dernière m’avait d’ailleurs proposé de passer dîner chez eux. Ça serait l’occasion parfaite pour moi de le revoir. Si ma mère dit juste, il devrait être présent.
Alix m’a immédiatement pressé de venir manger avec sa famille. Ça me permettrait aussi de laisser une soirée de libre à mes parents.
J’arrive à l’étage où habite la famille d’Alix et Andry. Je sonne et c’est la plus jeune qui m’ouvre avec un : "coucou". Je reconnais Aina rien qu’avec sa petite voix.
La revoir me rappelle des souvenirs joyeux. Je me rappelle encore de son visage enfantin de ses années d’écolière. Ses traits ont changé maintenant, elle aussi a grandi. Elle a des tresses qui ont récemment dû être faites, elles sont encore parfaites.
Je pénètre dans l’appartement tandis qu’elle referme la porte derrière moi.
Une forte odeur de viande me parvient immédiatement. J’arrive à sentir une sauce et une grande variété d’épices. C’est ce qui rend ce foyer aussi chaleureux.
Aina va s’installer sur le canapé sans rien dire, elle n’a jamais été du genre à beaucoup parler, si ce n’est pour lâcher des blagues de temps à autre.
J’aperçois le petit frère d’Alix traverser le couloir avec une tablette à la main, toujours en pyjama. Je reconnais vaguement la voix de Tafi qui doit sûrement être en train de lui demander de s’habiller.
Je ne comprends pas comment autant de monde peut rentrer dans un seul et même endroit.
Puis la mère de tous ces enfants m’appelle depuis la cuisine. Elle fait de grands gestes pour que je la rejoigne.
— Les enfants ! Venez dire bonjour, l’amie d’Alix est là ! crie-t-elle en se séchant les mains avec un torchon.
J’ai toujours aimé la dynamique de leur famille, c’est quelque chose que je ne retrouve pas du tout dans la mienne. En tant que fille unique, j’ai toujours un peu été jalouse de la relation qu’ils entretiennent tous ensemble. Même si j’apprécie être la seule enfant de mes parents, il m’arrive de m’imaginer la vie que j’aurais eue avec des frères et sœurs comme ceux d’Alix.
— Approche, ma grande. Elle me tend les bras et je m’approche pour qu’elle me donne un gros bisou sur la joue.
Son odeur de girofle enivre mes narines avant qu’elle ne s’écarte. Ça me fait remarquer que tout l’appartement sent comme elle.
— Hary, sois poli ! Tu vas faire mauvaise impression si tu passes le dîner comme ça ! La voix de Tafi résonne à travers les murs, plus fort qu’avant.
— Je m’en fous ! Vous avez qu’à manger sans moi, répond le concerné.
— Hary ! Tu t’habilles pour le repas, gronde sa mère de l’autre côté du mur, sévèrement.
Puis elle se retourne vers moi avec un grand sourire, sa peau noire légèrement luisante sous la chaleur que provoquent les plaques de cuisson.
— Excuse-le, il fait sa crise d’adolescence.
— Au moins, elle est finie pour moi ! ajoute Aina, fière, sans relever la tête de son téléphone.
Finalement, je me demande si j’aurais aimé grandir dans une famille comme celle-ci. En prenant du recul, je me rends compte que le calme m’est très précieux, et qu’il manque à ce foyer.
— Alix ne sera pas là tout de suite. Ils sont allés acheter des boissons avec son père. Je m’occupe de la cuisine, mais tu veux bien demander à Tafi de venir m’aider ?
Le reste de l’appartement est frais maintenant que j’ai quitté la cuisine. Je me dirige vers le couloir d’où venait la chamaillerie et inspecte chaque porte.
Je finis par trouver la chambre d’Hary et Aina mais le grand frère en sort soudainement. Il ne me voit pas, et claque la porte derrière lui. Quand il croise mon regard, son visage s’éclaircit.
— Morgane ! s’exclame-t-il avec un sourire. Ça fait hyper longtemps, comment tu vas ?
Il est toujours aussi beau qu’à l’époque. Ses cheveux sont bien plus longs que les miens, ils encadrent parfaitement son visage. J’aime bien savoir que depuis toutes ces années, il a gardé ses locks.
J’aurais voulu simplement lui dire de rejoindre sa mère en cuisine mais ça faisait longtemps que j’avais envie de lui parler. On a à peine commencé à parler que des tas de questions me viennent. Je veux en apprendre plus sur la personne qu’il est devenue, et comment il est arrivé jusqu’ici.
— Et donc, depuis tout ce temps tu-
— Tafi ! La voix résonne depuis la cuisine.
Je ne le garde pas plus longtemps, notre conversation devra attendre.
Alix et son père n’arrivent que quelques minutes plus tard avec de grands sacs remplis. La famille s’agite d’un coup à leur arrivée, comme une fourmilière.
Hary s’est enfin habillé, Tafi a pu souffler un coup. Et peu à peu le repas a pris forme. J’ai pu aider à mettre la table et après que quelques cris aient traversé l’appartement, tout le monde s’est retrouvé à manger.
Je n’ai jamais goûté un mauvais repas entre ces murs. Et la cuisine de la mère d’Alix m’a toujours redonné le sourire. C’est un peu ce sentiment que j’avais retrouvé lors du réveillon chez la famille d’Aidan.
J’ai pu en savoir plus sur ce qu’Hary apprend au collège, puis en quoi les profs d’Aina sont tous des "débiles". Tafi nous a parlé de ses voyages à l’autre bout du monde. Il nous a listé les points forts de la Nouvelle-Zélande, le plus beau pays qu’il a visité jusqu’ici.
On a bien rigolé. Venir ici n’était pas une erreur. Je suis certaine que leur joie de vivre autour d’un repas chaud va beaucoup m’aider à me détendre par la suite.
Il n’y a qu’Andry qui manque à ce repas. Leur père, le visage pâle et rosé par l’alcool, a pris des photos pour les envoyer sur leur groupe familial.
— Tu veux bien venir avec moi en bas ? Je vais fumer un coup, me propose Alix après le dessert.
— Je prends ma veste, je te rejoins.
— Je vous accompagne aussi, ajoute Tafi, des poches commençant à se former sous ses yeux.
On se retrouve tous en bas de l’immeuble. La petite LED de la cigarette électronique d’Alix s’allume et son grand frère l’observe. Il paraît si grand à côté d’elle mais j’oublie souvent à quel point elle est petite, même comparée à moi.
Il fait encore très froid en février, surtout la nuit. J’essaie de me réchauffer les mains dans mes poches même si j’ai les gants qu’Aidan m’avait offerts. Ses mains chaudes me manquent terriblement.
C’est l’occasion de poser toutes mes questions à Tafi, mais je ne sais pas si je devrais le faire en présence de sa sœur. Malgré notre proximité, j’ai toujours du mal à lui laisser paraître mes faiblesses.
Comme sauvée par ma bonne étoile, la cigarette arrive à bout de batterie.
— Oups, je remonte. Fuyez pas, je reviens tout de suite.
Elle entre de nouveau dans le bâtiment. La porte claque derrière elle, laissant un lourd silence entre Tafi et moi.
— T’avais pas l’air très honnête quand tu m’as répondu que ça allait bien tout à l’heure, remarque-t-il.
Je me gratte doucement la nuque.
— Bah… Ma mère va pas très bien en ce moment, Alix t’a peut-être raconté.
— Ouais, j’ai entendu. J’espère qu’elle va mieux. Mais qu’est-ce qu’il en est de toi ?
C’est vrai qu’après tout ce qui est arrivé, j’ai eu du mal à penser à moi. Il m’arrive de tellement réfléchir à ma mère que je ne réfléchis plus pour moi.
— J’en sais rien. Je suis perdue, c’est tout.
— L’Irlande te manque ? Elle m’a manqué aussi la première fois que je l’ai quittée.
Je rigole doucement, comment ai-je pu oublier que c’est un grand voyageur.
— C’est surtout mon copain qui me manque. C’est dur de rester en contact seulement par message ou téléphone. J’imagine que tu sais ce que c’est.
On discute encore un petit moment. Je ne pensais pas que ça serait avec lui que j’avouerais autant de choses. C’est la première personne à qui je raconte autant de détails sur mon avenir, à quel point je n’arrive plus à me repérer.
— L’écriture peut prendre tellement de formes différentes. Faut parfois s’en éloigner le plus possible pour y découvrir un nouveau chemin, me conseille-t-il sagement.
— J’arrive à deviner que tu es le poète de la famille, je remarque en souriant.
J’arrive à le faire sourire aussi.
La porte claque de nouveau derrière nous, je sursaute, une main sur ma poitrine.
— Désolée, mon arrivée fracassante a dérangé les deux intellectuels.
Tafi lui secoue les cheveux à la manière typique d’un grand frère avant de remettre ses mains dans les poches.
— Merci pour tes conseils, ils me seront très précieux. Je lâche avant qu’on ne rentre dans l’appartement. Il me sourit.
— I think I’m getting better, j’annonce à Aidan.
Accoudée à ma fenêtre, je respire l’air frais. Ça m’aide à me détendre.
Notre discussion au téléphone ne devait pas être longue. Je l’ai appelé en rentrant de chez Alix mais notre conversation s’étale depuis quelques heures maintenant.
— You do ? And what about your mother ? me demande-t-il, enjoué.
— She’s alright, I guess. But the main thing is…
J’ai pu lui raconter tout ce que Tafi m’a expliqué. À quel point ça peut m’aider. Il réagit toujours de manière optimiste, c’est en partie pour ça que je l’adore.
— Oh, wait. The sun is rising up.
— Really ? I don’t see it yet, je lui dis en fixant l’horizon, it’ll rise in a few minutes probably.
— Let’s wait until it rises. So we can share a real fleeting moment together.
— Every moment we share is real, Aidan.
— I know… I know, but let’s call this one special.
Puis j’ai vu les premiers rayons du soleil se lever derrière le toit de la maison voisine. Il a raison, je l’ai retrouvé dans le soleil pendant un instant, nos regards se sont croisés à travers les rayons avant que je ne lui souhaite une bonne nuit.
Chapter Text
I told moonlight about you
14/02/25 18:51
De : Morgane <[email protected]>
À : Aidan C.
My dear Aidan,
I hope this letter finds you well. No, sorry, i’m just joking. I love to imagine us being a Victorian couple. Two dramatic lovers, separated by the sea. I would be a poet, in search of liberty, and you’d be a revolutionary composer.
There’s a poet born during this era, it’s Arthur Rimbaud. Maybe you know him, he’s a bit famous abroad. I don’t think i ever told you that, but he’s a big inspiration for some of my poems. I’d love to be as talented, but my poems are absolute trash next to his.
The point is that he wrote letters to his lover too. They were both poets, and their story is so heartbreaking I should tell you more about that one day. Victor Hugo did too, and his letters are so beautiful. I hope i could write about you like they wrote about their lovers.
And i heard Rimbaud had this weird obsession with the sun. He was always seeking the light and heat. I’m a bit like him i guess, even if i prefer winter over summer, you know what i mean.
So i was thinking about all that while watching the moon. Since i’m back in France i struggle to sleep. In my thoughts, i was imagining myself talking to the moon. Then i got all these ideas, and i wanted to write to you.
When i was in Ireland, i slept well, now i’m back here, and i’ve found all my troubles again. Thankfully, Alix is there, and i can tell her about my problems. I try not to tell my parents about negative thoughts because they’re not super well, you know.
I’ll try not to tell you bad things every time. For example, Alix heard us on the phone yesterday, and she told me i had a sort of Dublin accent. I was so embarrassed. I hope she didn’t hear anything weird. But about her, it’s not so bad, she’s not too curious about us. I was afraid she was going to ask tons of questions, but sometimes i forget that she’s my friend and she wouldn’t do that.
That’s all i had to say to you. I wish you a good night.
(P.S. : Happy Valentine’s day <3)
Je t’aime,
Morgane
Re : I told moonlight about you
14/02/25 19:14
De : Aidan C. <[email protected]>
À : Morgane
My dear Morgane,
I can’t sleep either. You’re probably going to be mad, but I drank too much coffee. Usually, when I come home after working at the pub around midnight, I shower and go to sleep. But, I don’t know, my life has changed since you’re not here, and I drink coffee all the time. I swear I’m starting to get annoyed by it, even if it’s like my favorite thing in the world after you and music.
And I like : I told Moonlight about you. Can I use it for a song? Pleaase?
But also, as you told me about tragic poet lovers, I should find stories about tragic musician lovers too. Let me have a few days to find ideas, and I’ll write them to you, promise.
I would have loved to answer, “I told Sunlight about you,” but that’s not really possible, my eyes would be burnt by looking at the sun too much. Haha anyways.
I could say : “I told Sunset about you,” which is way more romantic. Or maybe : I told Sunrise about you, that’s not the same vibe.
Do you like sunrise or sunset better? I prefer sunrise. It means to me renewal, peace, and redemption. I never asked you this, but it’s so important to me!!
When I read that you were watching the moon, I leaned on my windowsill to watch it at the same time as you. You’re right, it helps me think too. And watching the moon at the same time feels good. Actually, I wasn’t sure you were looking at it at the exact moment, but maybe, who knows.
I always wonder if our hearts beat at the same time. Really, I want to know how it feels for you. I want to know how your heart beats in your chest and how it resonates through your arms and neck.
Jesus, I miss your laughter and I’m going mad, I’m writing nonsense.
I have the honor to be you’re obedient lover,
A. Collins.
(P.S. : Happy Valentine’s day <3)
(P.P.S : Keep writing in French it makes my heart smile every time.)
Love songs that I think you’d like
20/02/25 09:22
De : Aidan C. <[email protected]>
À : Morgane
My sweet and dear Morgane,
I tried to find the perfect tragic love story between musicians, but I have no idea of what to say, so I made you this list of the best love songs I know.
Lover, you should have come over - Jeff Buckley
Your song - Elton John
Sailor Song - Gigi Perez
We fell in love in october (actually us) - Girl in red
Heroes - David Bowie
No one noticed - The marias
You don’t know - Nico Play
For Sentimental Reasons - The righteous brothers
No machine - Adrianne Lenker
The man in me - Bob Dylan
ur so pretty - Wassia Project
Coffee - Chappell Roan
And I love her - The Beatles
L’AMOUR DE MA VIE - Billie Eilish
Her - The American Dawn
Fake Plastic Trees - Radiohead
Would You Fall In Love With Me Again - Jorge Rivera-Herrans
I Want You - Mitski
Futile Devices - Sufjan Stevens
Born For Loving You - Big Thief
Sober to Death - Car Seat Headrest
Head Over Heels - Tears For Fears
Let You Break My Heart Again - Laufey
First Date - blink-182
Jeepster - T. Rex
Black Friday - Tom Odell
Photograph - Arcade Fire
Just Like Heaven - The Cure
There Is A Light That Never Goes Out - The Smiths
Me and Mrs. Jones - Billy Paul
Our Love - Curtis Harding
My Kind of Woman - Mac Demarco
On Melancholy Hill - Gorillaz
I Want You To Love Me - Fiona Apple
Mary - Alex G
Harvey - Her’s
Iris - The Goo Goo Dolls
Every Breath You Take - The Police
Baby, I Love You - Ramones
City of Stars - La La Land
Apocalypse - Cigarette After Sex
Lovers Rock - TV Girl
you were mine - Esha Tewari
Beth - KISS
Dream Girl - Crisaunt
I Love You - Fontaines D.C. (honorable mention, they’re from Dublin)
I’ll Be There When You’re Back - Beaux
Think I’m In Love - Beck
You Love me - Kimya Dawson
We’ll Never Have Sex - Leith Ross
I Was Born To Love You - Ray LaMontagne
Sparks - Coldplay
The Moon Will Sing - The Crane Wives
This Guy’s In Love With You - Herb Alpert
Nothing Else Matters - Metallica
Pale Blue Eyes - The Velvet Underground
Still Loving you - Scorpions
505 - Arctic Monkeys
Love Of My Life - Queen
Burning Love - Elvis Presley
With Or Without You - U2
I finished the list with the best of all these songs.
I hope this counts as a letter, and I put enough songs. Tell me if you listen to them and if you like them. I made sure it’s always different artists so you don’t get too bored.
I love you as always,
Aidan :)
Re : Love songs that I think you’d like
20/02/25 12:02
De : Morgane <[email protected]>
À : Aidan C.
Sweet Aidan,
Thank you for your list, i’ll listen to everything on my flight back. I still don’t know when i’ll go back to Ireland, but you should know that my mom is getting better.
I wrote some poems, i’d like you to understand, but it’s all French. Still it’s about you so…
Maman, j’ai enfin trouvé quelqu’un de spécial.
J’adore tant son odeur, que parfois je m’y noie.
Et son corps me rappelle un élément astral,
Qui parvient à rayonner de là, jusqu’à moi.
Maman, comment puis-je vivre sans sa présence.
C’est elle qui me sauve de ces nuits si sombres.
Qui me guide quand la foule devient trop dense,
Et que ma silhouette se fond dans leurs ombres.
Il riait déjà quand le soleil se levait.
Ses teintes étaient la lumière qui en venait.
La couleur chaude, après la nuit, d’un renouveau.
Ses mains réchauffaient doucement les miennes, moites.
Il souriait, il fondait dans mon regard, beau.
S’il est loin de moi, je redeviens grise, froide.
I’m not sure i have the skills to translate it yet.
Anyways, i had this dream last night where you were with me. It felt so good to smell like you again, i didn’t know i was able to smell so many things in a dream, it almost felt real.
We had a dog, and his name was Arthur Morgan. I knew you named him because you were so proud. But there was also my mother, and my phone wouldn’t stop ringing, and then i woke up.
It was such a good dream but so stressful. It felt really nice to see your face again. I want to sleep all the time now, just so i can see you.
Je t’aime, reviens-moi, même si ce n’est pour l’instant que dans mes rêves.
Morgane :]
Total Eclipse
14/03/25 16:18
De : Aidan C. <[email protected]>
À : Morgane
My dear Morgane,
I’m writing this mainly to send you some of my lyrics. I was cleaning my room. I really hope you’re proud of me because I obviously remember all the times you said it was dirty (I’m making sure it’s clean before you come back). So I found a paper with all the lyrics of the album. And I forgot to give it to you before you left. It’s only right now that I discover that, so I’m feeling a bit bad, stupid, and sorry.
I can just send it there. I remember you liked Total Eclipse the most, so I have the chorus here:
She’s the moon, surrounded by stars, she flies.
She looks good in black, even better in white.
The songs I write for you are just like Apollo’s.
Even separated by the night, eclipses will make us cross our paths.
And at that time I’ll tell you of how I love you.
I’d like to dance around the stars with you.
A total eclipse is all we need to do.
My heart feels a solar flare.
When you touch my skin, I blaze.
Let your fingers go through my hair.
Please know that I would write millions of songs about you, but I’m really tired and it’s really late when I’m writing you this. I will send you the rest tomorrow because I’m going to sleep.
(P.S. : I would love for our dog to be called Arthur Morgan.)
Good night,
Aidan :}
Re : Total Eclipse
14/03/25 18:46
De : Morgane <[email protected]>
À : Aidan C.
Sweet Aidan,
Please, go to sleep earlier tonight.
Thank you for sending me 2% of the lyrics, it’s still better than 1%. I’m just joking, i love you.
I think what i love so much about Total Eclipse is that i imagine us dancing around the stars as you sing it. And you look so shiny, and your light makes me smile, and it’s like a full solar eclipse, where the sun and the moon do cross their paths.
You probably know LaLaLand. At some point, Mia and Sebastian dance in a space background. And they’re just like us, walking around space and touching the stars.
"I’d like to dance around the stars with you."
Me too.
You really make me feel like i can reach them.
Let’s watch that movie together one day, i think it’s important.
I always wonder where i would be if i haven’t met you. You became a part of my life so fast it almost scares me. Am i too dependent on you ? (Alix would probably agree on that.)
But, anyways, even if i’m dependent, i love it. So i’ll stay dependent. It’s better to depend on love than drugs, right ?
We were at the museum with Alix the other day, she had a friend with her. It was nice. It’s important to do stuff while i’m here in France, but i’m so bored sometimes. I feel like France is the place where i work, not where i live. Still, i like it here, i just don’t find my purpose anywhere.
I can’t wait to go back to Ireland, go back to work, and kiss your eyes while waking up. I miss everything i have there.
(P.S. : There’s a full moon eclipse tonight, let’s try to watch it. But it’s kind of sad because that means the sun is perfectly aligned with the moon, but yet the earth keeps them away.)
Je t’aime,
Morgane :->
Chapter Text
Mon père a repris l’habitude de faire les courses sans nous, me laissant ma mère et moi certaines après-midis. Je n’ai pas complètement renoué avec elle, on ne se raconte pas tout, mais je sens que c’est différent d’avant mon départ.
— Alors, ce Aidan, tu m’en parles ?
J’avale durement, il ne faut pas que je dise quoi que ce soit de déplacé.
— C’est un gars super gentil. Quand Alix est repartie en France, il était toujours là pour me raccompagner si je me perdais. Quand je me sentais mal à l’aise avec un client, il prenait le relais.
Je laisse mes yeux fixer le plafond. Je repense à tout ce qu’on a pu faire ensemble. J’aimerais tout raconter à ma mère, mais lui annoncer qu’on est maintenant en couple me met mal à l’aise.
— Je vois, répond-elle, le regard plongé dans le mien.
— Ses amis aussi sont gentils. Je les ai vus plusieurs fois en concert, ils sont vraiment forts. Si t’avais vu Alix la première fois qu’on les a vus jouer, elle sautait dans tous les sens, j’ajoute avec un rire.
— Tu l’aimes bien, non ?
— Qui ? Aidan ?
Elle ne me répond rien. Elle se contente de me sourire.
C’est un sourire qui appartient bel et bien à ma mère. Un sourire chaleureux et communicatif.
— Je comprends qu’il te manque. Tu sais, si tu veux repartir là-bas, j’ai pas envie d’être l’élément qui te retienne.
Elle détourne le regard, mon cœur se serre légèrement. Je ne pensais pas que ce serait elle qui me dise ça. Je ne trouve rien à lui dire, alors je l’enlace. Ses cheveux me caressent le visage, son parfum que je connais si bien me ramène en enfance.
C’est elle, ma mère.
Elle m’a autorisé à repartir là-bas, je veux dire, pour de vrai. Elle a expliqué son ressenti à mon père. Elle se sent bien, elle a même envie de voyager, de prendre une pause pour s’évader de son côté.
Je suis heureuse d’avoir pu l’inspirer. C’est grâce à mon départ qu’elle avait songé à organiser un voyage entre elle et mon père. Je ne suis plus là pour la retenir en France.
"Donc tu penses que l’Europe c’est une bonne destination pour commencer ?" Ils ont déjà commencé à anticiper un possible voyage à l’étranger.
Je veux que leur amour aussi stable me trouve aussi, s’il ne l’a pas déjà fait.
J’ai refait mes valises comme je les ai faites il y a quelques mois. J’ai pensé à prendre quelques affaires en plus, je ne sais pas quand est-ce que je rentrerai cette fois. Je suis repartie avec mon lecteur CD, il me sera bien utile.
Pendant le vol, j’ai réécouté l’album d’Aidan. Les douces notes de guitare qui me sont si familières m’ont accompagné pendant ce séjour en France. J’ai hâte de les entendre en vrai de nouveau.
Aidan… Aidan.
Ce prénom me semble étrange, tant je l’ai répété en boucle dans ma tête.
Je ne lui ai pas dit que je revenais. "Meuf, fais-lui la surprise ! C’est hyper romantique !" m’a dit Alix. Et je suis d’accord avec elle pour une fois. Je pense qu’il sera heureux de me revoir.
J’arrive à l’aéroport de Dublin qui est assez vide. C’est comme si j’étais de nouveau en automne, et que j’arrivais ici pour la première fois. Je me demande si j’ai changé depuis ce jour-là.
Je descends du bus à l’arrêt le plus proche de l’appartement d’Aidan.
On est mardi et il est environ 17 heures, je sais qu’il ne travaille pas à cette heure-ci. On profitait souvent de ce moment, quand Don travaille, pour se retrouver chez lui.
J’attends un moment devant la porte de l’immeuble. Ce n’est pas que le code m’est sorti de la tête, j’ai peur c’est tout. Je ne sais pas pourquoi, j’ai extrêmement hâte, si hâte que ça m’angoisse.
Peut-être qu’il aurait préféré que je le prévienne. Peut-être qu’il n’a pas envie de me voir tout de suite, même si c’est idiot.
J’aurais voulu débarquer avec un grand cadeau pour fêter nos retrouvailles. Mais j’ai juste un petit bouquet de fleurs légèrement rabougries entourées par un papier kitsch.
Mon téléphone vibre dans ma poche, c’est lui. Je décide de ne pas répondre et d’enfin taper le code.
Je rentre dans l’ascenseur, serrée par mes valises. J’essaie de sauver le petit bouquet et de ne pas l’écraser, mais je crois que c’est déjà trop tard. Les portes métalliques s’ouvrent. Mon téléphone vibre de nouveau. Je laisse mes valises dans le coin du palier. Je toque à sa porte.
J’entends de légers bruits de pas couverts par une musique de fond. Les bruits se rapprochent et mon cœur s’accélère. La poignée se tourne et… Aidan.
Il est juste devant moi, paraissant encore plus grand que dans mes souvenirs. Il ne bouge pas et m’observe, ses yeux s’écartent de plus en plus jusqu’à ce qu’il s’approche rapidement vers moi pour m’enlacer.
Sa prise est si forte que mes pieds se détachent du sol. Son odeur s’imprime déjà dans mes vêtements. Dans mes narines. Lui tout entier m’avait manqué.
Il laisse un espace entre nous seulement pour le refermer directement après en m’embrassant. C’est chaleureux, précipité, mais rempli d’amour.
Enfin, j’arrive à observer son visage. Je peux me noyer dans ses yeux émeraude, la plus belle couleur que j’aie jamais pu voir. Ses lèvres sont gercées, sèches, et j’ai envie de les hydrater. Son t-shirt est trop serré, mais lui va à merveille. Ça met en avant son corps fin, légèrement athlétique.
J’arrive à deviner qu’il m’observe de la même manière. On sourit comme des enfants quand nos regards se croisent.
— Hi, Morgane, déclare-t-il finalement.
— Hi. It’s nice to see you again, je réponds.
J’ai l’impression d’être une ado. C’est comme ça que me fait me sentir Aidan, une fille bêtement amoureuse. C’est pour ça que je l’adore.
J’ai bien choisi le moment pour arriver, il vient de terminer de ranger l’appartement. C’est la première fois que je vois si peu de vêtements traîner au sol.
On s’est manqué. Nos corps se sont manqué. Et on le ressent tous les deux. Être séparés pendant plus d’une minute devient compliqué, je reviens constamment à lui pour un baiser, ou inversement.
Il me montre à quel point sa chambre est propre, comme un enfant fier de sa création pour la fête des mères. Il finit rapidement par doucement embrasser mes lèvres, le coin de ma bouche puis mes paupières.
— I was longing to kiss your eyes again, murmure-t-il en me poussant légèrement vers le lit.
Je sers le col de son T-shirt comme s’il allait me glisser des mains. Comme si ce moment n’était pas réel. Mon cœur n’arrête pas de tambouriner dans ma poitrine, comme si c’était notre premier baiser.
Mon pouce caresse sa joue alors qu’il s’assoit en face de moi.
— You’re so beautiful. Je n’arrive pas à dire autre chose.
Sa seule réponse est une vague de bisous rapides remplis de joie et d’excitation.
Son visage se déplace de plus en plus bas. Passant de ma mâchoire à ma nuque, puis dans le creux de mes clavicules. Je sais qu’il en veut plus. Mais mon instinct est de m’écarter de lui.
Il me regarde, confus.
— I… I don’t think I want to, je marmonne.
Je sais que je ne fais aucun sens puisque je l’ai embrassé comme si j’étais affamée juste avant. Mais là… c’est différent.
— Oh… Maybe we can try slowly ? ajoute-t-il doucement.
Ses yeux sont remplis d’espoir et d’amour. Je n’ai pas envie de le décevoir.
— Maybe ?
Il me lance un dernier regard pour avoir mon accord. J’acquiesce.
Il enlève rapidement son T-shirt, s’affichant torse nu à moi. Le nombre de taches de rousseur qui s’y trouvent me fera toujours sourire. Je n’ai jamais vu de peau aussi belle. Elle est comme un ciel étoilé, comblé de constellations.
Son visage est si doux. Bienveillant. Il m’encourage à l’imiter.
J’essaie de me convaincre que je suis en sécurité. Que la bulle est là pour nous entourer, elle est intime et elle nous protège.
J’enlève mon pull, le jette au bord du lit. Je m’apprête à enlever mon haut, mais je n’y arrive pas.
Je suis bloquée. Figée comme ça m’arrive si souvent. Je suis si désolée.
Mon regard se dirige vers les draps. Mes poings se serrent sur le tissu, créant plein de petits plis sous la pression.
— I’m sorry. I want to try, but…
Je sens ses yeux sur moi. Je ne suis même pas déshabillée, comme il l’est pourtant je me sens si exposée. Affaiblie. Un poids se pose sur mon cœur, j’ai peur de lâcher une larme.
Il entoure ma tête avec son bras, la dépose près de son cœur. Je sens à quel point il bat vite. J’arrive à me détendre sous son emprise.
— It’s okay. I swear. I know how it feels, I don’t want you to be upset.
La peau de son torse est douce contre ma joue. C’est une texture que je découvre, je ne veux plus jamais la quitter, elle est parfaite. Je renifle en le serrant plus fort.
— I love you. I’m sorry if I fucked things up. I wish I could do much more.
Je suis arrivée ici avec des fleurs à la con. Une surprise inutile, j’aurais dû faire mieux. Marquer le coup avec quelque chose de spécial. J’aurais pas dû le décevoir là-maintenant, dans son propre lit.
Ses mains se placent fermement contre mes joues. Ma bouche est comprimée en une moue.
— Don’t say that. You’re perfect the way you are. Your comeback was fantastic, you even brought flowers !
— But, they’re ugly. Il ouvre grand la bouche, indigné.
— What are you saying ! They’re cute. I love them.
Même si j’ai encore les larmes aux yeux, il me décroche un rire.
— You’re stupid. I like you so much. Mon visage se pose dans le creux de son épaule.
— I like you too, murmure-t-il en retour, emmêlant ses doigts à mes cheveux.
Regarder des films et jouer aux Sims nous réussit mieux que n’importe quelle autre activité.
Il m’a montré un nouveau boîtier que je n’avais jamais remarqué dans sa collection de DVD. Je reconnais rapidement les tons bleus et violets de l’affiche de La La Land. Un grand sourire s’affiche sur mon visage quand je le réalise.
— I’ve never seen it before, it’s going to be my first time ever.
Je m’agite d’impatience. Savoir que c’est avec moi qu’il va voir ce film fait mon cœur s’emballer. Ça prouve que je compte réellement. Quand il entendra parler de La La Land, il pensera forcément à moi, et ça m’importe.
— You’ll love everything, I’m sure.
Comme prévu, il a adoré. Je n’arrêtais pas de le regarder quand on arrivait à une scène qui me plait, ou quand on entendait une musique que j’aime particulièrement.
On a toujours eu les mêmes goûts en termes de films, jeux vidéo ou même musique. C’est d’ailleurs cette pop culture qui nous a permis d’avoir notre première conversation.
— I didn’t show you my new thingy ! m’annonce-t-il après notre débat sur la nécessité des musiques dans le film.
Il revient avec un harmonica flambant neuf.
— What would you like me to sing ? Il me demande ensuite en empoignant le manche de sa guitare.
Il installe un support pour tenir l’harmonica au-dessus de la guitare en attendant ma réponse.
— I know you want me to say Bob Dylan. Il rigole à ma remarque.
— You’re not wrong. You’ve seen how much I love him. ajoute-t-il en pointant sa collection de vinyle.
On s’est mis d’accord sur quelle musique jouer en premier. Puis s’ensuivit une longue soirée à chanter sur le son de sa guitare. Je déteste toujours qu’il connaisse les paroles de toutes les musiques qui existent, par cœur. Contrairement à lui, je chante tout en yaourt.
On rigole, il se mélange les doigts et ça nous oblige à recommencer. Plusieurs fois d’affilée, mais on ne s’en lasse jamais.
J’avais hâte de retrouver ces soirées-là. Des soirées où on sort une bouteille d’alcool, bien qu’aucun de nous deux ne boive habituellement. "The point of alcohol is not the alcohol itself, but who you share it with", m’a-t-il dit.
Je suis restée dormir chez lui, comme je l’avais déjà fait quelques fois auparavant. Son lit n’est pas réellement double, mais on arrive à dormir dedans en s'entrelaçant.
Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi il y a une limite que je n’arrive pas à franchir avec Aidan. Pas pour le moment. Je ne fais aucun sens, et je suis si reconnaissante qu’il garde le cœur ouvert après tout ça.
Je m’endors dans ses bras. Le rêve que je faisais en boucle ces derniers jours est enfin réalité. Je l’ai enfin retrouvé. Un dernier baiser à l’odeur de verveine me caresse le front avant qu’il ne s’endorme à son tour.
La lumière pénètre doucement dans la fenêtre de toit de sa chambre. Peu à peu, elle m’aide à me réveiller. Aidan dort encore à mes côtés, ce n’est pas nouveau. Il a toujours été du soir et moi du matin. C’est drôle que l’on s’oppose sur cet aspect-là.
Je décide de rejoindre la cuisine, Don ne devrait pas encore être debout. Lui, passe un tiers de la nuit à s’occuper de son pub, on peut dire qu’il n’est pas vraiment matinal mais qu’il a une excuse.
Je cherche des ingrédients dans les tiroirs de la cuisine à la recherche du nécessaire pour préparer un petit déjeuner. J’arrive à collecter assez d’éléments pour commencer ma préparation.
Je fais sauter ma première crêpe quand Aidan se réveille. Il porte un vieux short troué et un T-shirt qui arbore un logo de groupe de métal qui me fait presque peur.
— Morning, dit-il avec une voix rauque, à peine réveillée.
Il s’approche de mon dos et m’enlace alors que je répartis la pâte pour une nouvelle crêpe.
— Hi. You slept well ?
— I haven’t slept like that in a while. I’m glad you’re back, il marmonne en déposant un baiser rapide sur mon cou, you’re making crêpes ?!
D’un seul coup, il n’a plus du tout l’air de sortir du lit. Peut-être que toute la caféine qu’il a bue dans sa vie s’est maintenant imprégnée dans ses veines.
— Here, you can help me flip it.
Il serre la poêle avant de s’élancer pour retourner la pâte. Elle finit déchirée en deux, une partie dans la poêle, l’autre au sol. J’éclate de rire tandis qu’il s’excuse.
Je ressens tant de joie. Je ne savais pas que c’était possible de contenir autant de bonheur dans un cœur serré comme le mien.
Chapter Text
C’est maintenant le Printemps. Les oiseaux recommencent à chanter. Le ciel commence à se dégager.
J’ai appelé mes parents. J’ai appelé Alix. Depuis mon retour, j’ai déjà pu voir Andry et Charlie.
Il fait de moins en moins froid. Les clients sont de plus en plus souriants et ça m’affecte. Moi aussi je suis de plus en plus souriante. Aidan me l’a fait remarquer plusieurs fois, quand j’ai passé la nuit chez lui l’autre jour.
— You really seem happy.
— Do I ?
— When I look at you, you’re smiling. It’s nice.
Je lui ai répondu avec un baiser.
I also like that your eyes wrinkle when you smile. They look lighter, a-t-il dit calmement, comme si tous ses compliments n’étaient pas en train de me rendre complètement rouge.
— Stop that ! I feel like I’m drowning in your compliments.
— I like to watch you drown.
Puis on a pouffé de rire.
— You’re weird, j’ai remarqué.
— You’re weird too, a-t-il répondu.
— I‘m not… Il a posé sa main sur ma joue.
J’étais confuse. C’est vrai que ces derniers jours il a agi étrangement, comme s’il était distant mais pourtant bien vivant. C’est peut-être sa manière d’être heureux et amoureux.
— I really like your eyes.
En plus de paraître constamment dans ses pensées, il a pris l’habitude de changer rapidement de sujet. Ses pensées semblent aller trop vite pour ses lèvres.
— I believe they’re just normal brown eyes.
— No. They’re my favorite.
J’ai fondu dans ses bras après ça. Aidan me fait me noyer, il fait mon cœur battre trop vite, il me fait pleurer, il me fait fondre, il me fait tout vivre. Il me rend vivante.
— You know, there’s one thing I’ll be missing now that we’re back together, a-t-il ajouté.
— What’s that ? Je me suis éloignée pour observer son visage.
— Our letters.
Il a détourné le regard pour fixer le plafond.
— It’s better to talk in real life anyways, no ?
— Of course, I’ll just miss the opportunity I had de jouer un rôle quand je te parle.
— If you want to act like a revolutionary composer of the 18th century with me, you can, j’ai proposé, ironiquement, bien que j’aurais adoré découvrir le jeu d’acteur d’Aidan.
— Really ? I can ? Wouldn’t that be weird ?
— Who cares about weird ? There’s just the two of us.
— Oh, miss Morgane, I’ll love you for ever, a-t-il chuchoté en embrassant le dos de ma main. J’ai beaucoup ri alors qu’il essayait de garder son sérieux.
C’est sûrement pour ça que le sourire m’est autant revenu. J’ai retrouvé le confort d’un semblant de routine et j’ai retrouvé la présence d’Aidan.
D’ailleurs, le travail à la librairie est vite redevenu une habitude. Ça fait quelques jours que je suis de retour et certains clients l’ont remarqué. J’affichais un immense sourire quand ils me disaient qu’ils m’avaient manqué, moi et mon accent français.
Le studio était légèrement froid et poussiéreux à mon retour. Le manque de présence humaine lui a fait défaut. Aidan m’a aidé à passer un bon coup d’aspirateur, il m’a prêté le sien.
Je n’avais pas songé à rester aussi longtemps dans ce petit appartement, je n’ai jamais pris la peine d’acheter les fournitures nécessaires pour y vivre pour de vrai.
En revoyant tout le chemin que j’ai parcouru, c’est marrant de voir à quel point je me suis attachée à cet endroit. Au départ, un petit studio humide et maintenant, c’est chez moi. Je ne sais pas réellement quand est-ce que je suis devenue une locataire officielle, ce fut naturel.
Ma relation avec Michael est toujours aussi saine qu’à notre rencontre. La grande différence est que j’arrive à comprendre chacune de ses phrases désormais.
J’adore ce moment, quand ce dernier retourne le panneau open derrière la vitrine. En général, ça marque l’heure du déjeuner, ma partie préférée de la journée car on a pris l’habitude de manger tous les trois.
Lors de ces repas, Michael et Aidan n’arrêtent pas de parler et je les écoute, c’est une de mes activités préférées. Écouter les gens que j’aime parler.
— Hey, I read on the newspaper that there’s a solar eclipse on the 29th, annonce Michael, qui fait partie du petit groupe de commerçants de la rue, toujours à lire le journal.
Je remarque Aidan se tourner vers moi soudainement, un regard rempli de complicité. Entendre "éclipse" ne nous laissera plus jamais indifférents.
— It’s on Saturday… songe-t-il.
— That’s tomorrow, je conclus.
Le petit sourire qu’il avait au visage s’agrandit.
On travaille toujours ensemble le samedi, on pourra forcément la regarder ensemble. Mais avant que le samedi n’arrive, le vendredi après-midi nous est complètement libre.
Aidan avait déjà prévu du shopping. Principalement pour du matériel de musique, mais je sais que j’arriverai à le convaincre de m’offrir un ou deux livres.
Dans la première boutique aux lumières chaudes, remplie d’instruments et d’outils qui me sont inconnus, il trouve son bonheur. Le voyant dans cet univers qui s’accorde parfaitement à lui, je le trouve parfait. Harmonieux.
Son sourire est constant sur son visage. Il est beat, avec son clavier électronique sous le bras.
— I finally bought it ! Do you realize that ? s’exclame-t-il quand on rentre dans son appartement.
Son visage aussi souriant pourrait me faire pleurer. Il m’arrive de ressentir trop de choses à la fois, trop de joie, trop de passion, trop de fierté, et de pleurer, et c'est la meilleure solution pour tout canaliser.
Il apporte un tas de choses dans le salon. Puis il se met à brancher des fils ici et là, d’une enceinte à son synthétiseur à son ordinateur… Je ne comprends rien mais quand il commence à appuyer sur les touches et à créer un son absolument dissonant, il sourit de plus belle.
S’il est content, je le suis. Personne ne pourrait résister à un visage aussi fier et craquant.
Je ne savais pas qu’il jouait du piano jusqu’à quelques jours. On était allés voir Andry à sa fac dans un quartier jeune de Dublin. Quand Aidan a remarqué un piano à disposition, il a couru en sa direction.
Je ne m’attendais à tout sauf à ce qu’il joue parfaitement du Erik Satie. J’étais obligée d’applaudir à la fin de son morceau, comme si je venais d’assister à un concerto. Quelques applaudissements lointains ont résonné jusqu’à nous.
Aidan a le don de marquer les esprits. J’aimerais que ses morceaux soient montrés au monde, je suis certaine que son nom resterai gravé dans les étoiles.
— I’ll use it for all the future concerts we’ll have ! Oh my, it’s going to be fun, ajoute-t-il en prenant son achat en photo.
Il l’envoie à un groupe doté d’un nom rempli d’émojis.
— Can you ask them about the eclipse too ? je lui demande, mais il ne répond pas tout de suite.
— You don’t want us to see it… alone ?
Je prends le temps de réfléchir. Je trouve que la présence de son groupe pourrait être agréable.
— We spent the whole last weeks together. I’m feeling a bit guilty that you don’t see your friends as much as you did before me.
Des rides se forment entre ses sourcils.
— Don’t blame yourself. It’s on me.
— Still, wouldn’t it be nice to see them all together ?
Il prend un moment pour réfléchir, peser les pour et les contre. Je sais désormais que c’est comme ça qu’il prend des décisions.
— It would be nice, I admit.
— See ? je remarque, gagnante.
Il rigole de mon excès de confiance. Il est habitué à mon humour maintenant qu’on a passé tout ce temps ensemble. Je suis certaine qu’il arrive à deviner chacune de mes pensées.
Ses amis, ou bien même les miens, répondent immédiatement.
DAMNN i have to tell my father i can’t come i have to see this! réponds Don le premier, suivi de Rose,
Save me a seat, boys, I’ll be there ;D
Puis de Chloe,
I have old glasses to see the sun if you want.
Quelques minutes et tout le monde s’est organisé. Je n’ai jamais vu ça. Rien que pour qu’Alix et moi nous nous donnions une heure à laquelle nous retrouver au cinéma, nous avons besoin de beaucoup plus que quelques minutes pour nous mettre d’accord.
Leur groupe est le plus soudé que je connaisse. Rien que ça, rares sont les groupes d’amis qui restent proches malgré le temps qui passe.
Je me suis retrouvée à jouer avec ses boucles le soir dans mon lit, on ira à l’appartement d’Aidan demain matin pour l’éclipse.
Le voyant jouer avec son piano aujourd’hui et déjà en train de composer de nouvelles musiques, il m’a prouvé qu’il était un artiste accompli, je me demande si je pourrais devenir comme lui.
— What would make me an artist ? je lui ai alors demandé.
— Maybe the most primal thing of feeling stuff deep inside and expressing them to the world simply makes you an artist.
— You mean, je me redresse pour le regarder, by writing poems, I’m slowly turning into a real poet ?
— Fake poets don’t exist. Don’t play me.
— You call yourself a fake poet, je ricane.
— Yeah, that’s because I’m not a real poet, I’m just a guy in love.
— And you just told me that’s exactly what makes you an artist. Idiot.
Il rougit légèrement, s’avouant vaincu.
— I just know you’re a poet, il ajoute.
— You’re the poet, je relance.
— Stop it… Who says there should only be one poet for the two of us ?
Il a raison, alors je me relaisse tomber dans le lit. C’est de nouveau silencieux, Aidan commence à s’endormir doucement.
Mon moment préféré commence quand les voix se taisent et que la symphonie du silence peut se faire plus forte. Le froissement d’un tissu, une rumeur extérieure, son souffle doux et régulier qui me rappelle que nous sommes réels.
Un peu avant l’heure du repas, la sonnette retentit. J’ouvre la porte à toute la petite troupe accompagnée de sacs remplis de nourriture.
— Surprise ! lâche Rose, un grand sourire au visage qui me permet d’apercevoir des petites strass sur les dents.
— Come on in, we’re almost late, je remarque en leur ouvrant la porte plus grand. Un par un, ils entrent dans l’appartement.
— Eww ! Lads, it stinks, remarque Chloe.
— Come on, you’ll get used to it. Morgane did, répond Don.
La locutrice me regarde alors que je les suis dans le salon. Je ne saurais pas dire à quoi elle pense, elle a toujours été mystérieuse à mes yeux. Son regard est à la fois bienveillant et curieux, mais peut-être un peu jaloux. C’est vrai que je leur ai beaucoup emprunté Aidan ces derniers temps.
Ce dernier s’occupe déjà de préparer le passage vers le toit, on a pas beaucoup de temps. Ça se fait depuis la salle de bain, dans laquelle il installe un petit tabouret nous permettant l’accès à la fenêtre du toit.
Il nous propose sa main pour nous aider à monter. Je l’accepte volontiers puis je lui tends la mienne depuis le toit pour le tirer comme je peux.
Quand tout le monde est arrivé, assis ou titubant sur la toiture légèrement pentue, je me retourne pour observer la ville.
Je suis seulement venue ici pendant la nuit, je n’ai jamais aussi bien vu Dublin. La Liffey n’est pas loin, on voit bien son chemin à travers la capitale.
Il y a du vent aujourd’hui, mes cheveux s’agitent dans tous les sens. Heureusement que tout le monde a gardé une veste pour observer le soleil, la température du printemps est toujours froide.
Je rejoins le groupe qui s’est assis plus haut. Rose est déjà en train de prendre des photos. Elle capture le paysage puis le groupe pendant que Chloe nous distribue des lunettes teintées pour observer le soleil.
— They’re probably shitty but protect your eyes, kids.
— Yes, mama, répond Rose avec une voix d’enfant.
— Lads, we’re going to witness history. Get ready, les prévient Aidan, absolument heureux d’être là.
On est tous alignés, moi en bout de rangée à côté d’Aidan. Il me tient la main en fixant le ciel.
La tension monte alors qu’on attend toujours que le Soleil se retrouve caché par la Lune. On s’apprête à voir un événement magnifique ! Quelques secondes défilent avant que l’étoile ne change légèrement de forme.
— Look ! It’s starting ! s’exclame Aidan, impatient comme jamais.
On se fige encore un moment, entièrement concentrés, lunettes sur les yeux. Mais rien ne se passe. La Lune est seulement en train d’effleurer le Soleil dans un mouvement très lent.
Don est le premier à ébranler le silence parfait dans lequel on était plongés.
— What the fu-
— That’s all ? Rose lui coupe la parole.
— Maybe it’s just the beginning, remarque Chloe, optimiste.
Alors que ces deux-là se plaignent, Aidan reste figé, confus. Il n’a pas l’air contrarié, triste ou déçu. Il a presque l’air content. Ses yeux restent fixés au soleil.
Celui-ci est toujours légèrement irrégulier. D’ici, on arrive à peine à voir si la Lune le cache encore. J’avoue que c’est un peu décevant, on s’attendait à assister à un moment historique.
Un rire s’échappe de ma bouche. Je n’arrive pas à me retenir et me laisse emporter par un fou rire. Comment est-ce qu’on a pu être aussi idiots et ne pas regarder si c’était une éclipse totale ou partielle ?
— It was shit ! recommence Don.
— But still ! We saw the Moon cross the Sun. It was kind of cool, j’essaie de les convaincre comme je peux, de partager ma positivité.
— Yeah, and it was pretty shit, conclut Rose.
Je souffle du nez comme résignation. Je comprends qu’ils n’aient pas aimé, il faut juste réussir à se rendre compte que c’était tout de même une éclipse.
Je pousse Aidan avec mon épaule. Il me regarde avec son petit sourire indéchiffrable.
— Do you realize we just crossed paths ? je lui chuchote, complice.
Lui, sourit doucement. Je suis heureuse qu’il n’ait pas réagi comme Don ou Rose.
— Yeah… But please, don’t be like the moon though, je fronce les sourcils, don’t leave me again.
— I won’t, je réponds.
— You promise ?
— I promise.
Chapter 29: And you call it your home
Chapter Text
Quelques années plus tard…
Le chien aboie au loin. Mes cheveux dans le vent frissonnent et ma peau tremble. Les matins d’automne deviennent de plus en plus froids. Les mains dans les poches, j’observe le paysage encore vert. Des petites maisons au loin.
Ce coin de l’Irlande me rappelle un peu la France. On peut entendre des oiseaux marins crier à l’horizon, c’est peut-être l’un de mes bruits préférés désormais.
J’ai fini par trouver ma place ici, dans ce pays, sur ces côtes. En cette saison, la région s'accorde parfaitement à moi, ou bien je m’accorde parfaitement à elle.
Mes yeux se redirigent vers le sentier sur lequel je commence à trottiner. Je rejoins une chevelure rousse à quelques pas devant moi.
— Arthur ! crie-t-il. Le chien allait se rouler dans une immense flaque de boue. Come here boy !
La boule de poil nous rejoint à grande vitesse. Ses longs poils noirs et blancs semblent si doux dans le vent. La réalité est que sa fourrure est loin d’être soignée, il ne fait que s’encrasser dans la terre, ce qui est cohérent avec son caractère de border collie.
Lui et Aidan s’agitent quand ils voient des troupeaux de moutons. On peut dire qu’ils s’entendent bien. D’ailleurs, ils se mettent à courir en apercevant notre maison.
Je les rejoins quelques minutes après. Aidan a le visage complètement rouge et Arthur la langue pendante. En les voyant à cet instant précis, je constate que l’on forme une belle famille.
Un petit carillon sonne quand j’ouvre la porte. J’accroche mon manteau et enlève mes bottes sales de terre sur le carrelage de l’entrée.
Une odeur de chocolat embaume la maison. Notre gâteau a dû finir de cuire en notre absence. Je me rends dans la cuisine pour m’en occuper.
Le sol en carrelage irrégulier y est froid et la lumière douce à travers les rideaux fins qui recouvrent les fenêtres. Je savais que j’avais bien fait de choisir ce modèle lors de l’emménagement.
J’entends Aidan demander au chien de se secouer à l’extérieur. J’adore la manière dont il lui parle, c’est distingué et naturel, comme s’il parlait à un ami. Cependant, Arthur ne comprend pas réellement l’anglais, Aidan se trouve obligé de le frotter à main nue.
— Eww ! Arthur, you’re gross ! J’entends depuis le pas de la porte d’entrée.
Quelques secondes après, il me rejoint dans la cuisine.
— He’s such a dirty boy, I have to clean him myself, lâche-t-il, déjà épuisé.
Il s’approche de moi pour un câlin mais je remarque vite ses mains noires de boue.
— Stop there ! je m’exclame en sursautant.
Mais rapidement, il arrive à toucher le bout de mon nez pour y déposer un morceau humide de terre.
— Too late, I got you !
Je n’ai même pas le temps de me défendre, alors je m'avoue vaincue.
— You’re too fast for me, that’s not fair.
— Aww, poor thing… Il s’approche de nouveau pour me prendre dans ses bras mais je le repousse à temps. Je l’entends ricaner jusqu’à la salle de bain.
Sur mon ordinateur s’affiche le dernier livre que j’ai commencé à traduire. Tafi avait raison, il a fallu que je prenne du recul pour me rendre compte que la traduction était le domaine que je recherchais depuis le début.
Tout de même, je n’ai pas arrêté d’écrire pour moi. Peut-être qu’un jour le monde connaîtra mes écrits, que mes livres deviendront des ouvrages déchirés et brunis par le temps dans une vieille librairie, qui sait ?
Je dépose ma tasse de thé à côté de mon écran avant que je m’installe. Le son de la guitare d’Aidan, que je connais si bien, commence à résonner dans la maison.
Après ma séance d’écriture, je retourne dans le salon. Arthur est dans son panier, sage. Il observe Aidan sur le canapé, toujours avec sa guitare. Je le rejoins et m’installe à ses côtés, tout près.
— You’re writing something new ? je lui demande.
— I’m not sure if this is usable.
— What is it about anyway ? Il se plonge longuement dans mes yeux avant de me répondre.
— Our little life, il sourit chaleureusement, quiet, soft, nice. Everything I love.
— Are you thinking of a new album now ?
Aidan a publié un album avec The Larsens, son groupe du lycée. Il a plutôt bien marché, surtout parce que Rose et Chloe en ont fait la promotion sur les réseaux.
Mais quand Aidan leur a annoncé qu’il allait quitter Dublin, leur petit monde s’est effondré. Heureusement, ils sont aussi proches qu’avant. C’est juste différent.
Depuis, c’est toujours compliqué pour tous de créer de la musique. Aidan joue constamment sans s’attacher aux sons qu’il produit.
Le groupe, de son côté, a trouvé un nouveau bassiste. On a pu les voir jouer une fois, ça faisait bizarre. Cette équipe sans Aidan est si déséquilibrée. Mais leurs reprises sont toujours aussi bien.
— I don’t know about an album. Maybe a single ? songe-t-il.
— Would it be about our little life here ?
— Possibly… I would write about how the quietness of a loving star can soothe a troubled heart.
Je reste silencieuse et dépose ma tête sur son épaule.
— Deny it as much as you want, but you truly are a poet.
Il souffle du nez et baisse les yeux. C’est toujours moi qui gagne à ces jeux-là.
— Maybe.
Il dépose un baiser sur mon front et reprend le morceau qu’il travaillait avant que je ne l’interrompe.
On partage la même odeur, maintenant. L’odeur de la maison. La maison dans laquelle je me sentirai toujours chez moi. Peut être que je n’ai jamais trouvé ma place n’importe où parce que jamais il ne s’y trouvait. Peut être que c’est à l’étreinte de ses bras que j’appartiens.
Les peintures de Paul Henry qu’on voyait au musée avec Aidan semblaient irréelles. Des magnifiques paysages verts et de petits bateaux bleus au loin. Je ne pensais pas voir des paysages similaires de mes propres yeux, encore moins y habiter après quelques années.
Il y a constamment du vent, une odeur de sel qui dégrade les bâtiments, des nuages, de la boue et des couleurs parfois trop ternes, mais c’est un pays que j’aime.
C’est une région inspirante alors je ne quitte jamais la maison sans mon carnet, j’y note des idées et rentre toujours la tête pleine mais le cœur léger. Je crois qu’Aidan aussi ressent ça. Depuis le jour de notre emménagement, où la pluie n’arrêtait pas de tomber.
J’ai eu peur ce jour-là de détester cette maison et cette météo. Mais le charme de ce village était assez grand pour me convaincre. On a bien fait de rester ici, de quitter la ville.
Avec la mer aussi proche, on peut y aller aussi bien tôt le matin que tard le soir. C’est généralement ce qu’on fait les vendredis soir, quand on est fatigués par la semaine qu’on a eue.
Quand il a dû arrêter de travailler au pub de Don ou bien à la librairie, il a essayé de gagner un minimum d’argent avec les singles qu’il a sortis, mais comme on s’y attendait, la vie d’artiste c’est compliqué.
Il a donc trouvé un travail dans l’épicerie du village. Il aide une femme âgée qui nous a immédiatement rappelé Michael. Elle est adorable mais ses horaires embêtent parfois Aidan qui déteste se lever tôt.
J’entends toujours le son de la machine à café résonner dans la maison alors que je suis à peine réveillée. Mon travail à distance me laisse un immense temps libre, j’ai parfois du mal à trouver à m’occuper.
C’est pour ça qu’on va souvent à la plage. En réalité, c’est plutôt de grandes plaines de cailloux proches de la mer plutôt que des plages. Il y a toujours beaucoup de vent, les oiseaux crient et se chamaillent pour un morceau de chips laissé par des passants.
— Have you talked about Christmas ? m’a-t-il demandé un matin de novembre, alors qu’on errait sur la plage.
— They can come, j’ai répondu, le visage illuminé.
Il s’est retourné vers moi avec les yeux grands ouverts.
— Do you realise it’s going to be our first Christmas at home ?! il s’est exclamé en sautillant.
— And with my parents ! j’ai ajouté en sautant avec lui.
Il a pris ma main et on a commencé à trottiner pour rejoindre le bord de l’eau. La respiration saccadée, on s’est arrêtés près des vagues pour contempler l’immensité de l’océan.
— I’m glad you made me who I am, je lui ai confié.
— I didn’t change you. I only made you discover your true self, love.
J’ai croisé son regard verdâtre, assorti à l’océan apaisé. Je m'y suis noyée un instant avant qu’il ne dépose un baiser sur mon front pour me sauver. J’ai affiché un sourire idiot, rempli d’innocence, celui que j’affiche constamment quand il me ramène en enfance.
